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    Dans la série TEXTES INEDITS

    La  marche  aveugle

    Une nouvelle de Sokhna Benga

    *

    Un certain jeudi d'un incertain mois de juillet...
    Je me sens indécis, vide. J'ai du mal à décoller de mon lit. Et même quand, enfin, j'arrive à me mettre sur mon séant, je suis comme cloué sur place. Contre toute attente, un frisson me parcourt la moelle épinière. Et ce simple frisson va chambouler ma vie. Au cours des heures, des jours, des semaines qui vont suivre, j'ai et j'aurai encore et toujours l'impression d'être spectateur de cette pièce dont je suis pourtant le principal acteur. Je vis désormais dans une sorte d'ouate où aucune pièce du puzzle n'est et ne sera plus jamais à sa place...
    Ce jeudi donc, je suis assis sur le rebord de mon lit, en proie à des sentiments confus d'autant plus présents que je les sais empreints d'une profonde signification. Je n'arrive pas à oublier ce mezcla, comme j'ai l'habitude de l'appeler, ce mélange étrange. Je sens que quelque chose de grave va se passer et mettre ma vie sens dessus sens dessous. Comme chaque fois que ce mezcla, – cocktail frisson–mésaise et coup de pompe m'est servi dès potron–minet !
    J'allume la lampe de chevet. Cinq heures du mat' ! Que va–t–il encore se passer ? Je me recouche en laissant la lampe allumée. Je jette un bref regard à ma ravissante compagne d'une nuit. Déjà, son prénom m'échappe. Je ferme les yeux. Je ne veux pas paraître salaud. Infâme salaud ! Voilà les mots qu'utilise mon meilleur ami pour me classifier. T'inquiète, il en garde des chapelets dans un tiroir de sa mémoire et m'en sert une flopée chaque fois que l'occasion fait le larron. Je me moque des idées pudibondes de mon plus–que–frère droit comme un rameau de berger, rasant comme pas deux avec ses pensées has been. Je ne comprends pas Ousmane. Comment pouvait–on, à trente–cinq piges, croire encore aux telenovas ! La fidélité ? Quelle mayonnaise tournée, sacrément mal tournée ! Y a qu'à voir le panel de tanagras qui te passent sous le nez quand tu empruntes les innombrables rues de cette fichue capitale ! Même les coins les plus inattendus en recèlent ! Et sincèrement, t'as pas besoin de courir comme un fou furieux pour cueillir un de ces fruits mûrs à point ! Il suffit comme moi d'avoir un bel appart', une allemande poncée de très près, une langue bien tournée et une impression de « poches bien remplies » Et la chasse est close ! Alors pourquoi jouer les prélats ? Après tout, les noms, quelle importance puisque l'oubli vient forcément ? C'est un principe : je ne goûte jamais deux fois le même plat.
    Comme je ne peux pas dormir, je me lève. Je me réfugie dans le salon et prends d'assaut la télécommande. Heureusement, il y a un match de boxe sur le câble ! De quoi me donner des idées gaillardes ! Gaillardes, tu parles, je finis par m'endormir. Quand je me réveille, il est huit heures et demie. En voyant ma maison briquée de bas en haut, je suis soufflé. Je suis tombé sur une véritable fée du logis. Je vois un mot sur la table de chevet. Tiens, tiens ! Une telle attention de la part d'une parfaite inconnue réveille une curiosité en moi. Hypocrite comme pas deux, je me dis être sensible à certaines délicatesses. Même si c'est si rare d'en voir ! Je m'assois sur le lit, soudain ragaillardi et surtout avide de connaître le contenu de ce message qui, sur l'heure, était comme le trésor de Robinson à mes yeux. Je saisis le mot avec une délectation qui n'appartient qu'à moi. La curiosité est un drame. Je ne tarde pas à m'en rendre compte. L'écriture est élégante, fine, racée. J'en déchiffre le contenu. Au fil de ma lecture, le même frisson glacé revient mais cette fois avec la force d'un ouragan, mes mains deviennent moites, de la sueur glacée perle de mon front. Adultéré par le choc, les yeux révulsés, je me sens tomber dans un puits sans fond. Un voile opaque ferme la page du présent, du futur et ouvre celle d'un passé couleur cendre qui remonte à la surface, m'émiette, me détruit. Heureusement le lit est là pour amortir ma chute. Le papier me brûle mais pourtant je ne peux le jeter. Il semble comme crazy–glué à mes doigts. Je me sens mourir de l'intérieur. A cet instant précis, mes pensées voguent vers le Métaphysique.
    C'est un zombie qui quitte mon domicile une heure après, qui met le contact et qui rend visite à Ousmane à son cabinet. Je ne peux parler qu'à mon meilleur ami. Dès que celui–ci me voit entrer, il sent ma détresse. Affolé, il me fait asseoir sur le siège le plus proche et prend place en face de moi. J'ai du mal à aligner un mot après l'autre. J'ai le corps fiévreux... et pour cause !
    – Je ne sais pas, dis–je, si je dois parler au médecin ou à l'ami.
    – Que se passe–t–il ?
    – Maty...
    Ousmane croit à une mauvaise blague.
    – Quoi Maty ?
    – Elle est revenue !
    – Comment « elle est revenue » ?
    Je lui tends le papier. Ousmane le prend, en déchiffre le contenu. Le papier lui tombe des mains. Il se lève, demeure un moment silencieux. Il cherche visiblement à garder son calme mais finit par succomber à sa manière: « Ah l'enfoirée de fille de pute ! » J'entre dans cette brèche ouverte à tous vents. Je l'abreuve d'injures, je la voue aux gémonies. Le tout périt dans un geignement, un presque râle qui me vide littéralement :
    – Mon Dieu, que lui ai–je fait pour qu'elle me fasse ce coup ?
    – Ecoute Life, il faut prendre les choses avec précautions.
    – Comment faut ? Tu veux me rendre fou ! Tu as lu le mot ! Elle est revenue ! Exprès ! Pour se venger. Elle savait que je ne pourrais pas la reconnaître. Pas après quinze ans ! Elle m'a refilé le SIDA !
    – Elle te l'a peut–être refilé...
    – Ne jouons pas avec les mots, veux–tu ?
    – Tu uses de capotes depuis toujours, non ?
    – Oui, mais hier, j'étais saoul ! dis–je en me prenant la tête entre les mains puis un éclair soudain me traverse l'esprit : Et je n'ai pas mis de protection ! Cette maudite ne m'a amené que des problèmes...
    – Que tu as cherchés ! m'interrompt mon plus–que–frère qui avait l'air d'un censeur. Tu lui as fait trop de mal, à cette fille, reconnais–le ! Tu l'as dépucelée ! Tu l'as engrossée et tu l'as jetée à l'opprobre populaire avec tes gosses. Depuis quinze ans, tu n'as fait aucun geste pour t'occuper d'eux. Même les rares fois où je cherche à te donner de leurs nouvelles, tu m'envoies chier.
    – Et tu crois que c'est une raison suffisante pour se venger et me tuer à petit feu ? Tu ne veux tout de même pas que je la comprenne !
    – Je n'ai jamais dit ça. Life, il faut faire le test. Tu ne peux rien confirmer pour le moment. Peut–être t'a–t–elle écrit ce mot pour te faire courir. Une mauvaise blague pour te forcer à ouvrir les yeux... sur tes responsabilités.
    Je me fais piéger par ce que j'ai toujours considéré comme une erreur de jeunesse et voilà que mon meilleur ami se perd en conjectures ? Des suppositions et rien d'autre ! Maty est comme sa mère : une emmerdeuse de première ! Blague ou pas, je veux en avoir le cœur net. Je vais faire ce maudit test. Et si vraiment, j'ai cette merde, je débarque chez sa mère et je la butte ! Ousmane m'écoute saliver pendant une heure. Patient comme un ange. Il me conduit lui–même à l'hôpital. En route, il m'explique de long en large toute la procédure. Je ne retiens que deux mots : trois mois ! Trois mois à danser le rap sur des charbons ardents ! Trois mois pour être sûr ! Trois mois, c'est suffisant pour perdre la boule ; ou pour retrouver Maty et la buter et me retrouver en taule ; ou pire pour me jeter du dixième étage de mon immeuble ; ... Je joue les durs mais je sais que la crise de larmes n'est pas loin. Ousmane le sent et s'engouffre dans la brèche « mauvaise blague » mais il ne peut comprendre la peur que j'ai aux tripes. Le Sida, rien que d'y penser... J'ai envie d'avoir Maty sous la griffe pour lui faire passer un sale quart d'heure. Elle doit bien rire là où elle est. Elle allait mourir de toutes façons. Je la hais, tout simplement ! Je la hais de m'avoir pourri la vie, il y a quinze ans, et de venir me la pourrir encore ! J'en arrive presque à haïr mon plus qu'ami qui, comme à son habitude, essaie de comprendre. Selon lui, décidément, il y revient encore : la logique de Maty était simple : pourquoi ne pas emmener avec elle ce salaud qui lui avait mené la vie dure ! Elle doit être vraiment désespérée pour en arriver là ! Je menace Ousmane de le pendre haut et court s'il continue ses supputations. Il finit par se taire. Il avait toujours été rasant, mon ami de toubib. Depuis l'école primaire. Y a que moi pour le supporter ! Du moins, c'est ce que disent mes compagnons de tournée ! Je n'ai plus assez de mots pour décrire ce que je ressens. Je me mure dans le silence.

    Maty, je l'ai connue alors qu'elle avait à peine treize ans. Dès le début, elle m'a menti sur tout : sur son âge, sur son adresse, sur sa famille. Je suis tombé droit dans le piège de ses yeux si tendres, de son corps bien proportionné et j'en ai abusé. Malheureusement, comme tout bonheur a une fin, avant même de comprendre ce qui m'arrivait, je me suis retrouvé avec deux jumelles sur les bras. J'étais encore trop jeune, vingt–cinq ans, pour endosser quelque paternité que ce soit, j'ai mis à la porte les femmes envoyées par sa mère pour le fameux laaban, cérémonie par laquelle on annonce au trouble–fête son forfait et je me suis cantonné dans un mensonge et une irresponsabilité qui me paraissait alors tout à fait légitime. Et voilà que quinze ans après avoir été jetée à la rue par ses parents avec ses enfants, elle réapparaît pour me détruire. Voilà ce que sont les femmes : rancunières et égoïstes ! Je sens ma mauvaise foi mais je suis bien trop mal dans ma peau pour être honnête. Mon calvaire, je le vis seul et pour moi, c'est la seule chose qui importe !

    Positif !!! Je hurle ma douleur. Je chasse Ousmane qui comme tout médecin me parle du second test. Je ne veux voir personne. Je veux être seul. Pour vivre mon calvaire. Je ne pense même pas à la coupable qui ne perd rien pour attendre. Je pense à cette vie que je ne vois plus avec optimisme. Je ne vois que des cadavres, des rangées de tombes qui s'étalent à l'infini et parmi elles, le mien solitaire plus que jamais. Je me vois, moi le géant haut de cent quatre–vingt–treize centimètres et lourd de quatre–vingt–huit kilos devenir un mort vivant, étendu sur un lit d'hôpital, baigné par les larmes de ma mère inconsolable, livré aux critiques et aux incompréhensions des bêtes humaines si avides de charogne. J'ai mal à la tête, aux cheveux, à la plante des pieds, partout et nulle part. J'ai mal avant même d'être malade. Et pourtant, quand le noir de la nuit m'enferme, il m'arrive de plus en plus de penser à mes enfants, mes jumelles. Et plus je pense à elles, les seules empreintes que l'infâme salaud de Khalifa laissera sur terre, une fois sa révérence tirée, je me dis qu'avant que la maladie ne m'enlève toute force, je me dois de réparer mes fautes... Heureusement, Ousmane ne le laisse pas seul face à moi–même. Il revient chez moi. Il s'entête. Je baisse finalement la garde et le laisse entrer. Je lui parle de mes enfants. Il me parle des traitements coûteux. Je lui parle de Maty. Il me parle d'association de soutien aux malades du Sida. Je lui parle de ma montagne d'erreurs. Il me parle de Maty hospitalisée et abandonnée de tous, même de sa propre famille ; des jumelles qu'il a été obligé de récupérer et de loger chez lui. Je lui confie mes remords. Là, il me prend dans ses bras en murmurant : « Vieux frère ! Tu es un battant, n'est–ce pas ? Tu ne vas pas te laisser abattre. Nous allons lutter, tu comprends »
    – Comment ?
    – Tu dois procéder par étapes. Connaître tes enfants. Commencer ton traitement. Et surtout : accepter ta maladie.
    Mais combien de temps me faut–il encore avant, comme le dit si bien mon plus–que–frère, d'accepter ma maladie, le regard des autres et surtout le mien...Je sais que, quelque part en moi, ma volonté de vivre est plus forte même s'il s'agit de vivre... autrement...

    © Sokhna Benga, 2007.

    (Publié dans les lettres d'hivernage du journal "Le Quotidien", 24 août et vendredi 25 août 2006, p.8). Reproduit avec la permission de l'auteur.


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    Editor: (jvolet@cyllene.uwa.edu.au)
    Created: 7 Mars 2007
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