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Lire les femmes Ecrivaines à l'époque coloniale Ecrivaines depuis les années 1960 |
| 'Rendre la parole agissante' |
| L'Afrique écrite au féminin depuis les années 1960 |
Vers la fin des années 1960, la publication des premiers ouvrages proposés par des écrivaines d'Afrique noire marque une évolution importante de la littérature d'expression française. Ecrits à l'époque des Indépendances, ces livres proposent un vaste tour d'horizon de la société africaine et reflètent les multiples préoccupations des femmes de l'époque en soulignant les effets pervers d'un dogmatisme social et religieux qui ne profite en rien à la société d'alors. Qu'elles soient auteures de pièces de théâtre, romancières, essayistes ou poètes, les première écrivaines issues des Indépendances démythifient le statu quo et suggèrent de nouvelles manières d'être, de penser et d'agir. Aucun sujet ne leur échappe et les éléments les plus solidement ancrés dans l'imaginaire des générations précédentes sont remis en question. Obali, une pièce de théâtre de la Gabonaise Joséphine Kama Bongo, représentée en 1974 à Libreville, met par exemple en scène une jeune villageoise qui refuse d'épouser le vieillard qu'on cherche à lui imposer comme mari. Autre exemple en 1976 : Le Revenant d'Aminata Sow Fall évoque les problèmes engendrés par la surenchère qui dénature les célébrations coutumières et pervertit les bienfaits d'une entraide séculaire. La pièce de théâtre La famille africaine de la Camerounaise Marie Charlotte Mbarga Kouma mise en scène en 1967 et publiée en 1989 sous le titre Les Insatiables aborde elle aussi la question des dérives qui conduisent la société à perdre le sens de la mesure et à pervertir le concept de solidarité familiale. Le roman emblématique de la Sénégalaise Mariama Bâ, Une si longue lettre (1979), quant à lui, souligne l'anachronisme des mariages polygames et explore les problèmes engendrés par une institution qui ne correspond plus aux exigences des sociétés africaines qui s'urbanisent.
L'accès difficile à l'éducation pour les filles, les mariages précoces, la dot, la dépendance des épouses au bon vouloir de leur époux, le dépouillement des veuves à la mort de leur mari, la sorcellerie, sont autant de sujets abordés par les romancières de la première génération sous l'angle des discriminations dont les Africaines sont victimes. Chacun de leurs livres met en évidence le poids représenté par ces pratiques pour les femmes à qui on n'avait guère demandé leur avis jusqu'alors. Les années 1970 marquent bel et bien une prise de conscience de l'importance de la parole féminine en Afrique et sa consécration dans tous les genres. Aux ouvrages déjà mentionnés, il convient d'ajouter la publication d'autres livres clés : Femme d'Afrique, l'autobiographie de la célèbre sage-femme malienne et militante du Rassemblement Démocratique Africain Aoua Kéita publiée en 1975, ou encore La parole aux négresses de la Sénégalaise Awa Thiam en 1978. Cet essai provocant dénonce la mystification dont les Négro-Africaines ont été victimes et l'auteure y exprime les espoirs de la jeunesse africaine de sa génération : « Prendre la parole pour faire face. Prendre la parole pour dire son refus, sa révolte. Rendre la parole agissante. [...] AGIR-AGIR-AGIR [...] »[1]. Awa Thiam interviewe des femmes de toutes les origines, de tous les âges, de toutes les conditions et elle stigmatise les maux qui accablent ses consœurs : mariages arrangés, mutilations sexuelles, polygamie, blanchiment de la peau, etc. Les premières lignes de son ouvrage sont révélatrices d'un idéal partagé par un grand nombre d'Africaines bien décidées à prendre en main leur propre destinée : « Longtemps les Négresses se sont tues. N'est-il pas temps qu'elles redécouvrent leur voix, qu'elles prennent ou reprennent la parole, ne serait-ce que pour dire qu'elles existent »[2].
En prenant la plume, les écrivaines ne se bornent pas à dénoncer les conventions héritées de la tradition et de la colonisation. Elles expriment aussi la nécessité de composer avec la tradition et les usages, de les modifier plutôt que de les remplacer par des idéologies et des valeurs importées d'ailleurs et inadaptées aux aspirations d'une Afrique libre et indépendante. Dans le domaine du théâtre, par exemple, La puissance de Um de Werewere Liking (1979) propose une esthétique adaptée à la renaissance des arts africains, propre à l'épanouissement d'une culture panafricaine contemporaine. Dans le domaine de la poésie, les premières auteures libèrent la femme africaine de l'image stéréotypée dans laquelle on l'avait enfermée. Ni « gazelle aux attaches célestes » comme la Femme Noire de Senghor, ni esclave misérable vivant en permanence aux portes de l'enfer, l'Africaine devient une femme qui aime, qui vit et qui cherche à donner un sens aux aléas de son existence. Pour la Congolaise Clémentine Nzuji qui commença à travailler à l'Université Lovanium de Kinshasa en 1967, par exemple, la publication de plusieurs plaquettes de poésie, Murmures en 1968, Le temps des amants l'année suivante et Gestes interrompus en 1976, montre que l'amour occupe un espace considérable dans l'univers de ses vingt ans. Le recueil Filles du Soleil de la Sénégalaise Ndèye Coumba Mbengue Diakhaté (1980), lui, met plutôt l'accent sur le rôle important joué par la mère et la nécessité pour l'Africaine moderne « d'assumer son destin dans le destin du monde ». Sa poésie exprime avec bonheur son désir de faire éclater les frontières tout en restant attachée à une Afrique « triomphante » et « sans cesse renouvelée »[3]. Comme elle le souligne dans le poème « Libération » :
Cette profession de foi illustre bien l'idéal des écrivaines des années quatre-vingts, années qui consacrent de nouvelles auteures dont les œuvres poursuivent l'analyse des thèmes abordés précédemment. La Révolte d'Affiba de l'Ivoirienne Régina Yaou raconte l'histoire d'une jeune femme victime de la meute des parents qui s'abat sur elle pour la dépouiller de ses biens à la mort de son mari. L'Oiseau en cage de la Camerounaise Delphine Zanga Tsogo évoque la destinée d'une jeune fille arrachée à ses études et mariée contre son gré à un inconnu qu'elle n'aime pas car, lui dit sa mère : « Il n'est pas question d'aimer. Tu dois obéir. Tu ne t'appartiens pas et tu ne dois rien vouloir. C'est ton père qui est le maître et ton devoir est d'obéir »[5]. Le premier roman de Calixthe Beyala, C'est le soleil qui m'a brûlée, dépeint quant à lui le tempérament de feu d'Ateba, 19 ans et d'apparence mais seulement d'apparence sage, rangée et obéissante. Quant à Fureurs et cris de femmes de la Gabonaise Ntyugwetondo Angèle Rawiri, il dresse un portrait poignant d'Emilienne, une femme d'affaires que la réussite professionnelle ne protège ni des infidélités de son mari, ni du harcèlement continuel de sa belle-mère, ni du traumatisme provoqué par la mort de sa fille, violée par un sadique.
Si la dénonciation des inégalités et de l'oppression des femmes joue un rôle majeur dans les œuvres publiées au cours des années 1980, la production littéraire de cette époque souligne aussi les victoires remportées par les femmes sur un environnement défavorable à leur épanouissement. Les ouvrages de Delphine Zanga Tsogo, Ntyugwetondo Angèle Rawiri ou Calixthe Beyala mentionnés plus haut débouchent sur une émancipation des personnages principaux au terme d'une conquête très âpre de la liberté. D'autres livres s'inscrivant dans la ligne de l'autobiographie De Tilène au Plateau, une enfance dakaroise de l'infirmière sénégalaise Nafissatou Diallo, publiée au cours de la décade précédente, témoignent d'un accès plus aisé à l'indépendance financière et professionnelle du personnage principal. C'est le cas de « Mademoiselle » de la Sénégalaise Amina Sow Mbaye qui évoque les premiers pas d'une institutrice dans son métier ou de Collier de cheville d'Adja Ndeye Boury Ndiaye.
Les années 1980 marquent aussi les premières explorations féminines de thèmes traditionnellement réservés aux hommes et Ex-Père de la nation d'Aminata Sow Fall (1987) fait figure d'ancêtre du roman « politique ». Cette fiction romanesque raconte la vie de l'infirmier Madiama, porté au pouvoir par la foule et renversé quelques années plus tard alors qu'il est devenu un tyran de la pire espèce à la botte du néocolonialisme français. L'ouvrage est aussi important car il montre que si les femmes estiment avoir leur mot à dire sur les sujets qui les concernent, elles n'en sont pas moins intéressées par ceux qui touchent la société dans son ensemble ; elles n'entendent pas restreindre l'Afrique écrite par les femmes à un univers de femmes. D'autres livres ayant aussi un personnage principal masculin en témoignent: L'Amour-cent-vies de Werewere Liking (1988) ; Mademba de Khadi Fall (1989)...
La consécration de la littérature africaine écrite au féminin à laquelle on assiste au cours des années 1980 est aussi due en partie à la publication du roman culte de l'Ivoirienne Véronique Tadjo, A vol d'oiseau, qui explore la vie d'une femme attentive au monde qui l'entoure. Qui que l'on soit, on retrouve l'écho de préoccupations qui dépassent le cadre d'un pays ou d'un continent dans le préambule de son ouvrage : « Bien sûr, j'aurais, moi aussi, aimé écrire une histoire sereine avec un début et une fin. Mais tu sais bien qu'il n'en est pas ainsi. Les vies s'entremêlent, les gens s'apprivoisent puis se quittent, les destins se perdent. »... « Si tu veux aimer / Fais-le / Jusqu'au bout du monde / sans faux détours / A vol d'oiseau. »[6]
Un demi-siècle après leurs débuts, les écrivaines africaines occupent une place de choix dans le paysage littéraire d'expression française et personne ne s'étonne plus de l'espace tenu par leurs œuvres. Toutefois, bien des problèmes évoqués dans les années 1970-1980 se retrouvent encore à l'orée du 21e siècle. La guerre, les Indépendances en trompe l'œil, l'ingérence étrangère, la « coopération », la corruption, la violence, les difficultés économiques et bien d'autres fléaux s'étant abattus sur le continent n'ont pas permis une résolution adéquate des problèmes anciens alors qu'une pléthore de difficultés nouvelles venaient allonger la liste des entraves à un développement harmonieux : le sida transmis par un mari polygame ou infidèle, un amant, un client occasionnel ou un de ces petits vieux subvenant aux frais d'écolage de très jeunes filles. Le chômage qui touche un très large pourcentage de la population n'épargne personne, ni les intellectuelles, ni les femmes sans formation qui ont les unes et les autres bien du mal à nourrir leur famille. Les viols, les tueries, la misère qui lancent sur le chemin de l'exil des milliers d'individus traumatisés... Chacun de ces thèmes est au centre de nombreuses publications qui soulignent dans leur ensemble que si la prise de parole des romancières nous permet d'y voir plus clair, elle souligne aussi le caractère fuyant et insaisissable des problèmes qui se posent aux femmes vivant en Afrique aujourd'hui.
Les Africaines universitaires ne se comptent plus et elles ont conquis toutes les disciplines, mais dans le même temps l'analphabétisme progresse à grands pas dans les milieux défavorisés et des milliers de petites filles n'ont pas accès à l'école pour des raisons purement économiques. Il y a de plus en plus d'écrivaines mais de moins en moins de maisons d'éditions africaines indépendantes à même de publier leurs livres ; de plus en plus de livres en Afrique mais de moins en moins d'ouvrages écrits par des Africaines vivant en Afrique. On marie de moins en moins de filles à peine pubères à des vieillards concupiscents mais, comme le montrent des romans tels que La nuit est tombée sur Dakar d'Aminata Zaaria (2004) ou De pourpre et d'hermine de Sanou Lô (2005), de plus en plus de jeunes filles sont à la merci d'hommes fortunés promettant de leur payer leurs études, un passage en France, des habits griffés ou tout simplement de quoi manger. On lutte plus efficacement contre le palu mais, comme le soulignent Le Plafond de Micheline Coulibaly (1997), La Marche aveugle de Sokhna Benga (2007) ou encore le livre pour enfants de Fatou Kéïta ayant pour titre Un arbre pour Lollie (1995), le sida fait des ravages de plus en plus terribles dans toutes les couches de la population et n'épargne ni les femmes, ni les enfants qui en sont aujourd'hui les premières victimes. Le travail devient plus dur pour les femmes restées au village et le chômage plus impitoyable pour celles qui ont gagné la ville, ce qui pousse tous ceux qui en ont la possibilité, y compris les élites intellectuelles des deux sexes, à s'expatrier et à accepter des postes de travail à l'étranger bien en dessous de leurs qualifications. Ceux qui trouvent un travail chez eux ne sont d'ailleurs pas à l'abri des flambées nationalistes et des guerres fratricides qui lancent des populations entières sur la route de l'exil, comme en témoignent de nombreuses auteures : Yolande Mukagasana, rappelant les terribles massacres qui firent plus de plus de 800 000 morts au Rwanda en 1994 dans Les Blessures du silence. Témoignages du génocide au Rwanda, Tanella Boni évoquant la Côte d'Ivoire dans son ouvrage Matins de couvre-feu (2005), Liss parlant du Congo dans Détonations et folie (2007) et de très nombreuses exilées de partout qui ont donné une forme littéraire à leur déracinement.
Dans sa profusion multiforme, l'Afrique écrite au féminin permet de mieux saisir l'évolution du continent face aux contraintes imposées de dehors et de l'intérieur. Mais ce qui est particulièrement intéressant à relever, c'est que l'entrée des Africaines en littérature ne se limite pas à une évocation des maux qui les frappent; elle a aussi contribué à un effondrement des anciennes certitudes. Elle marque une ouverture qui réfute non seulement les dichotomies sexistes de jadis mais aussi, comme par osmose, les théories racistes essentialistes qui avaient dominé l'époque coloniale. L'abandon progressif d'un binarisme opposant hommes et femmes, Noirs et Blancs, colonisés et colonisateurs, etc., ouvre des perspectives nouvelles et permet l'amorce d'une compréhension plus globale des rapports du continent africain avec le reste du monde. De plus il permet le glissement des préoccupations identitaires réductionnistes vers une restructuration des allégeances ancestrales et familiales.
Pour comprendre cet apport essentiel de la littérature écrite au féminin à la construction d'une Afrique différente, il faut d'abord se rappeler qu'en dépit de son importance, l'émergence des écrivaines africaines sur la scène littéraire internationale dans les années 1970 n'est pas une espèce d'aberration, de génération spontanée ayant jailli de nulle part dix ans après les Indépendances. S'il est vrai qu'un nombre infime de femmes firent appel à l'écriture et au français ou à une autre langue coloniale pour exprimer leur manière d'appréhender le monde jusqu'à la fin du 20e siècle, on doit aussi savoir que le premier ouvrage littéraire dû à une Africaine remonte à 1773, époque à laquelle une jeune esclave sénégalaise vendue aux Etats-Unis publia en anglais un recueil de poésie. D'autres écrivaines suivirent son exemple par la suite, et l'explosion littéraire à laquelle on assiste depuis un demi-siècle s'appuie sur le souvenir mythique de quelques pionnières d'exception et sur l'action déterminée des infirmières, institutrices ou militantes politiques qui firent changer les choses au cours des décennies ayant précédé les Indépendances. Comme l'écrivait en 1961 l'institutrice et plus tard Ministre burkinabè Célestine Ouezzin Coulibaly dans un article publié à l'occasion du premier anniversaire de l'indépendance du Burkina Faso : « la lutte des femmes pour un devenir meilleur a été intimement liée à celle du peuple tout entier. Les femmes voltaïques ont courageusement milité au sein de notre parti national, aux années sombres et difficiles de la lutte. Elles ont subi les mêmes souffrances, les mêmes privations que les hommes et n'ont jamais reculé [...] Si l'indépendance est synonyme de renouveau pour tout le monde et dans tous les domaines, cela est encore plus vrai pour nous »[7].
L'Afrique écrite au féminin est donc d'abord l'aboutissement d'une longue lutte des femmes contre un régime « invoquant des coutumes tout à fait injustes [pour] maintenir la femme dans une situation inférieure »[8]. Et le fait que le français se soit imposé comme langue d'écriture aux premières Africaines enrôlées dans les écoles d'infirmières et d'institutrices en AOF ou en AEF parmi lesquelles on compte la plupart des écrivaines africaines des années 1970 n'eut pas l'effet escompté par le colonisateur. L'apprentissage puis une maîtrise parfaite du français ne fut pas accompagnée d'un simple abandon de la langue maternelle, en dépit des efforts entrepris par des autorités coloniales dans ce sens; loin de couper les intéressées de leurs racines, leur apprentissage de la culture française leur permit au contraire de mieux comprendre les sources de leur oppression et de lutter efficacement contre les inégalités dont elles étaient victimes; le concept d'altérité prenait un sens nouveau. En maîtrisant la langue et le savoir de l'Autre, toute une génération de femmes africaines se libérait de l'obscurantisme perpétué par l'utilisation du sabir qui permettait aux colons de communiquer avec leurs employés pendant l'ère coloniale ; elle échappait à l'arbitraire des traductions fantaisistes et pouvait enfin prendre la mesure de l'utilité d'une langue qui n'avait rien de divin ni d'universel, comme le relève la Béninoise Gisèle Hountondji dans sa nouvelle satirique « Mettez-vous au goût du jour, Madame la négresse : exprimez-vous en français ! »[9] (1988). L'heure était aussi venue de démystifier la pseudo-science des ethnologues français d'avant-guerre dont l'incompétence linguistique ne leur permettait de comprendre qu'à moitié les personnes qu'ils interviewaient ; comme le relevait ingénument Denise Paulme dans sa correspondance avec Leiris : « l'idéal serait évidemment de parler la langue couramment [mais] on n'y arrive jamais, il faut bien le dire »[10]. De plus, la pauvreté linguistique du Français des colonies qui se targuait souvent impudemment de connaître les langues africaines se faisait plus criante, à l'instar de celle d'un certain Borne qui insultait ses « boys » tchadiens en malgache parce qu'il avait habité vingt ans à Tananarive et aimait ses habitudes[11].
Les premiers titres publiés dans les années 1970 annoncent donc la fin de l'hégémonie littéraire franco-française qui avait pris l'imaginaire africain en otage. Ils marquent le début d'une self représentation du continent au féminin qui échappe aux dichotomies imposées par la métropole et expriment de façon concrète la diversité des voix, la singularité des individus et la complémentarité des savoirs. Les préoccupations existentielles dont ils se font l'écho rendent le concept d'« africanité » plus complexe et provoquent une transformation du champ littéraire qui s'ouvre aussi largement aux écrivaines revendiquant une relation privilégiée avec l'Afrique, une double appartenance culturelle ou des origines fragmentées. Cet élargissement permet de découvrir un monde d'Africain riche de sa diversité. Les écrivaines établies dans l'un ou l'autre pays africain y côtoient celles qui « rentrent au pays » et celles qui quittent l'Afrique pour une raison ou pour une autre et se retrouvent dans un pays étranger dont elles doivent apprivoiser les us et les coutumes. On y rencontre des femmes bien enracinées dans leur pays d'origine et d'autres qui n'entretiennent qu'un rapport assez ténu avec la patrie de leur mère, de leur père, de leur conjoint ou de leurs ancêtres. On y croise des femmes noires, aussi bien que des femmes blanches ou asiatiques qui racontent dans leurs livres un mouvement migratoire vers l'Afrique trop souvent méconnu. Citons par exemple la Guadeloupéenne Myriam Warner-Vieyra, auteure de Julétane (1980), qui s'établit à Dakar à la suite de son mariage avec le cinéaste sénégalais Paulin Vieyra. La comédienne Haïtienne Jacqueline Scott-Lemoine, auteure de Les Nuits de Tulussia (2005), qui vient s'établir dans la même ville avec son mari sur l'invitation de Senghor. Tita Mandeleau, auteure de Signare Anna (1991), qui vécu avec sa mère à la Martinique jusqu'à l'âge de dix ans avant de partir pour l'Afrique avec son père, fraîchement démobilisé à la fin de la seconde guerre mondiale. La Française Claude Njiké-Bergeret, auteure de Ma passion africaine (2000), née à Douala de parents missionnaires et qui s'installa au Cameroun où elle se maria avec un chef coutumier. Anne Marie Niane, auteure de la nouvelle L'Etrangère (1985), dont la mère était Vietnamienne et le père un soldat sénégalais enrôlé dans l'armée française. Sa contemporaine Micheline Coulibaly elle aussi née au Vietnam d'un père africain - mais ivoirien cette fois et d'une mère Vietnamienne dont elle raconte l'histoire dans Les Larmes de cristal (2000). Bien d'autres femmes encore qui ont enrichi l'Afrique et sa littérature d'une expérience puisant ses racines dans diverses cultures : Geneviève Poncet, Michèle Manceaux, Elisabeth Delaygue, Françoise Ugochukwu, Michèle Assamoua, Sylvie Argondico, Nadine Bari, Rosemonde Ahou de Saintange, Marie Dardenne, Marinette Secco, Chantal Serrière, Anne Piette et bien d'autres écrivaines qui ont donné une forme littéraire à leur expérience de l'Afrique.
Et puis il y a les nombreuses « Africaines » qui rentrent « au pays » après un séjour à l'étranger. Le premier roman dû à une Camerounaise, Rencontres essentielles de Thérèse Kuoh-Moukoury (1968), raconte d'ailleurs un de ses retours au bercail au terme d'un séjour en France. Bien d'autres auteures ont traité ce thème au cours des années qui suivirent : Ken Bugul dans Le Baobab fou (1983), Aminata Sow Fall dans Douceurs du bercail (1998), Nafissatou Dia Diouf dans Retour d'un si long exil (2001), Chantal Magalie Mbazoo-Kassa dans Fam ! (2003), Elizabeth Ewombé Moundo dans Analua (2005) autant d'auteures qui valent le détour et qui ont évoqué une problématique dont la nature évolue au gré du temps et de la conjoncture.
Parallèlement, nombre de femmes nées en Afrique quittent le continent dans un mouvement inverse qui les conduit de l'Afrique vers le reste du monde. Eloignement souvent provisoire dans les années 1970, il devient de plus en plus fréquemment définitif à mesure que l'on se rapproche de l'époque actuelle. Guerres fratricides et difficultés économiques rendent les retours problématiques et une nouvelle génération d'écrivaines ayant trouvé leurs marques au Canada, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs, contribuent à un renouvellement d'une « littérature monde » qui se nourrit tout autant de la culture du pays d'accueil que de celle du pays d'origine des auteures. L'autobiographie Safia, un conte de fées républicain de la Somalienne Safia Otokoré (2005), le « conte de fée des temps modernes » de la Camerounaise Elizabeth Tchoungui Je vous souhaite la pluie (2006), le livre de cuisine africaine de la Congolaise Marie Louise Borremans La cuisine africaine de Marie Louise (2006) sont autant d'ouvrages évoquant un aller simple vers la France. De nombreux romans dont l'action se situe en grande partie en France, montrent que la vie des protagonistes n'est plus en Afrique mais dans cet ailleurs mythique dont l'image a été forgée à l'époque coloniale et entretenue à grand renfort de propagande depuis lors. Même s'ils gardent un certain nombre d'attaches avec leurs pays d'origine, les personnages de Diasporama de Bilguissa Diallo (2005), d'Icône urbaine de Lauren Ekué (2005), d'Amours tyranniques de Brigitte Tsobgny (2006), de Sa vie africaine de Catherine Shan (2007) ou encore de Tels des astres éteints de Léonora Miano (2008), en disent davantage sur la France que sur l'Afrique, même si on sent bien que privés de la présence diffuse de cette dernière, ces romans ne pourraient pas exister et n'auraient aucun sens. Il en va de même d'ouvrages écrits par des auteures plus éloignées encore de leurs racines africaines telles Simone Sow ou Marie Ndiaye, cette dernière disant en 1992 ne rien connaître du pays de son père mais espérait, en 2007, pouvoir y passer un ou deux ans.
Direct ou indirect, on sent bien que l'apport de l'Afrique aux lettres françaises a été considérable. Toutefois, ce qu'il est plus intéressant encore de constater, c'est que les Africaines du continent n'ont eu aucun mal à recoloniser la langue française à leur avantage. Initialement la chasse-gardée d'une élite ayant un pied en France et un pied en Afrique, le français s'est rapidement adapté aux besoins locaux, comme le montre avec humour Je parle camerounais de Mercédès Fouda (2001). Il s'est détaché de ses origines hexagonales et a engendré une nouvelle conscience langagière autonome propre aux écrivaines africaines restées en Afrique. Ces écrivaines expriment l'Afrique telle qu'en elle-même. Motus et bouche... décousue de Jacqueline Fatima Bocoum (2002), La Mémoire amputée de Werewere Liking (2004), Jeté en pâture d'Adelaïde Fassinou (2005), Le deuil des émeraudes d'Assamala Amoi (2005), Et l'aube se leva... de Fatou Kéïta (2006), Féminin interdit d'Honorine Ngou (2007), D'Abidjan à Tunis de Mariama Ndoye (2007), sont autant de romans qui montrent que la langue qui est devenue un moyen de communication politiquement neutre, libéré de sa gangue hexagonale et parfaitement adapté à des auteures très différentes les unes des autres. Une langue à laquelle les auteurs africains ont assigné de nouvelles tâches subordonnées à leurs propres besoins. Un langue au service de l'Afrique qui raconte non seulement le brassage des cultures au sein du continent, mais qui témoigne aussi de la liberté de ses choix et de la place importante occupée par les femmes dans l'Afrique du 21e siècle, à tous les échelons de la société. L'Afrique écrite au féminin participe d'un grand mouvement d'émancipation qui, comme les héros du dernier roman de Nathalie Etoke, Je vois du soleil dans tes yeux (2008), prennent sur eux de changer le cours de l'histoire du continent.
L'intérêt des femmes de lettres pour l'Afrique remonte à l'époque lointaine où l'Anglaise Aphra Behn écrivait Oroonoko (1688), un des premiers romans antiesclavagiste. Un siècle plus tard Madame de Staël reprenait le flambeau dans sa nouvelle Mirza et depuis lors une pléthore d'écrivaines européennes ont consigné leur vision de l'Afrique et de ses rapports au monde dans de multiples récits de voyages et d'innombrables romans. L'arrivée des écrivaines africaines d'expression française sur le marché des lettres marque une nouvelle étape importante du développement du champ littéraire africain. Au terme de nombreuses années de luttes, elle permet enfin aux femmes du continent « d'oser dire et se dire »[12] dans une langue qu'elles ont faite leur pour affirmer le droit à l'indépendance et à la liberté.
Jean-Marie Volet
2008
| L'Afrique écrite au féminin. Que sont les écrivaines de jadis devenues ? |
[2] Thiam, p.17.
[3] Ndèye Coumba Mbengue Diakhaté. « Afrique-Cœur ». Filles du Soleil, Dakar: Nouvelles Editions Africaines, 1980, p.34.
[4] Ndèye Coumba Mbengue Diakhaté. « Libération ». Filles du Soleil, Dakar: Nouvelles Editions Africaines, 1980, p.28
[5] Delphine Zanga Tsogo, p.66.
[6] Véronique Tadjo A vol d'oiseau, Paris: Nathan, 1986,p.2
[7] Célestine Ouezzin Coulibaly, 1961, p.327.
[8] Célestine Ouezzin Coulibaly, 1961, p.326.
[9] Gisèle Hountondji. « Mettez-vous au goût du jour, Madame la négresse : exprimez-vous en français ! » Peuples Noirs Peuples Africains no. 59-62, 1988, pp.59-63.
[10] Alice Byrne, « La quête d'une femme ethnologue au cœur de l'Afrique coloniale.Denise Paulme 1909-1998 ». [http://sites.univ-provence.fr/wclio-af/numero/6/thematique/chap1Byrne.html] [Consulté le 7 avril 2008].
[11] Denise Morand Tchad, Paris : Gallimard, 1934, p.36.
[12] Pour reprendre les termes de l'Algérienne Maïssa Bey qui évoquait un mouvement similaire chez les écrivaines d'Afrique du nord. A contre-silence. La Tour d'Aigues: Editions de l'Aube, 1999.