Sanou Lô
Auteur du roman "De pourpre et d'hermine"
(Dakar : Nouvelles Editions Sénégalaises, 2005)
  Interview réalisée en avril 2006  

Votre roman évoque la vie d'une très jeune femme qui tue son bébé peu après avoir accouché. Rien ne semble pouvoir excuser un tel acte, mais il me semble que vous faites porter la responsabilité de la tragédie à la société plutôt qu'à la mère. Pourquoi ?

Dialisso Kéré est-elle coupable ? Telle est la question centrale posée dans le roman. On serait tenté de répondre par l'affirmative car l'héroïne a, aussitôt après son accouchement, tué son bébé. Cependant, à y regarder de près, la réponse ne peut être que nuancée car elle n'a jamais eu la possibilité de décider librement de son sort. Autrement dit, derrière le crime perpétré par la jeune femme, se profile en filigrane une longue chaîne de responsabilités qui permet d'en élucider les mobiles. Sans vouloir excuser l'acte odieux et contre-nature qu'elle a commis, nous pensons que la responsabilité du crime incombe également au corps social dans son ensemble. La communauté villageoise de Diassine, espace de la servitude absolue pour Dialisso, espace oppressif par excellence, est le lieu où elle se perd. Cet univers social particulièrement pathogène où, pour paraphraser Rimbaud, « la vraie vie est absente », ne peut être qu'un espace tragique, marquant la déchéance progressive de la jeune épouse d'Oumarou. C'est en ce sens que l'on peut dire que les sociétés peuvent elles-mêmes fabriquer leurs propres monstres. En bien des cas, elles recèlent les germes de leur propre destruction. Beaucoup de cas d'infanticide pourraient trouver leur explication dans le caractère figé des lois sociales. Ainsi, certaines pratiques propres aux sociétés d'obédience traditionnelle, visant jadis à préserver l'harmonie collective, sont devenues aujourd'hui caduques et inadaptées aux contextes sociaux. Il urge donc de les revoir et d'en corriger les dysfonctionnements.

Comment entrevoyez-vous cette révision de certaines pratiques propres aux acteurs sociaux et familiaux représentés dans votre ouvrage. Par exemple, quelle part de responsabilité peut-on attribuer au père de Dialisso, quelle part à ses coépouses et qu'auraient-ils dû faire ?

Les parents de Dialisso sont modelés par les valeurs issues de la société traditionnelle. Ils ont trouvé normal de la lier pour la vie – bien avant sa naissance – à un homme de l'âge de son père. La notion de fraternité d'âge comme facteur d'intégration au groupe, avec les liens de solidarité qu'elle implique, a son importance dans la décision prise par le père de Dialisso de lui faire épouser Oumarou. En ce sens, Dialisso est d'abord victime d'un ordre social fondé sur des normes et conventions qui, tout en codifiant les rapports entre les êtres, n'en orientent pas moins leur destin. Dans le roman, nous voyons qu'une telle orientation est très lourde de conséquences. A partir de la décision paternelle, le sort de l'héroïne se trouve définitivement scellé. La jeune femme s'engage alors dans un engrenage effroyable qui la mène nécessairement à sa perte. Dans cette optique, le village de Diassine pourrait, par similitude symbolique, préfigurer la prison où Dialisso va être incarcérée car elle y est prise au piège et est consciente de l'être. Vues sous cet angle, on peut dire que certaines pratiques sociales sont parfois en contradiction avec elles-mêmes lorsqu'elles infligent à l'individu un traitement qui, paradoxalement, nuit à son assimilation par le groupe.
Le comportement des coépouses de Dialisso met en évidence les tensions et les déchirures inévitables que génère la polygamie. Perçue par certains comme un facteur de régulateur social, la polygamie peut en même temps menacer la cohésion sociale. Dans le roman, la réaction de rejet manifestée par les femmes d'Oumarou à l'égard de leur jeune rivale a joué un rôle décisif dans l'échec de l'intégration de Dialisso dans la communauté villageoise. Elles l'ont condamnée à vivre en marge de son foyer. Symboles de la perfidie et de la méchanceté, à la fois tortionnaires mais aussi « voyeurs », jamais elles ne lui ont apporté le moindre réconfort : elles la savaient enceinte et se réjouissaient de son malheur. De ce fait, elles auraient pu se retrouver sur le banc des accusés, sous le chef d'accusation de « non assistance à personne en danger ». Nous exagérons à peine si l'on se réfère aux antagonismes et aux affrontements qui rythmaient continuellement la vie de l'héroïne – depuis son jeune âge jusqu'à son adolescence – dans la maison conjugale et que ces femmes provoquaient à loisir.
Ainsi considérée, l'histoire de Dialisso met l'accent sur la responsabilité collective des différents acteurs sociaux qui, à des degrés sans doute divers, ont provoqué le drame. L'accent est moins mis sur la culpabilité de Badou, « personnage-prétexte » qui a trompé la confiance de l'héroïne, que sur la chaîne de responsabilités que nous avons déjà évoquée.

Dans ce contexte, quel sens donnez-vous aux faits et gestes du mari de Dialisso et à son attitude vis-à-vis de sa très jeune épouse ?

L'attitude d'Oumarou, le mari de Dialisso ne peut s'interpréter qu'à la lumière de la fonction sacrée que cet homme exerce dans sa communauté. Il est coupé du monde et vit en reclus. Sa vie est entièrement consacrée à ses relations avec le divin et aux pèlerinages qu'il entreprend périodiquement. Tout acte qu'il pose dans son existence se réfère à ses croyances religieuses et à ses qualités humaines indiscutables. En allant prendre Dialisso à Sélétou, il validait le contrat moral qui le liait au père de cette dernière. Personnage introverti, marié à une toute jeune fille, il est pourtant sensible au malaise de son épouse mais ne peut intervenir directement dans les querelles intestines qui minent son foyer. Sa stature et la place qu'il occupe simultanément dans la société et au niveau de sa famille, l'éloignent de telles préoccupations. Néanmoins, devant l'abomination commise par la jeune femme, nous le voyons faire face à ses responsabilités pour apporter à cette dernière toute l'aide dont elle pourrait avoir besoin. L'empressement affectueux dont il fait montre à l'égard de Dialisso quand elle s'est trouvée entre les mains de la justice, souligne, à l'évidence, qu'Oumarou n'hésite pas à se désolidariser de son groupe en usant d'arguments d'autorité quand la situation l'exige. Personnage sans doute idéalisé dans le roman, Oumarou représente les hautes valeurs morales de la société traditionnelle fondées sur des principes qui en assurent la stabilité mais qui peuvent également lézarder cet édifice social qui semble si solidement structuré.

La vie de Dialisso a été extrêmement difficile ; dans quelle mesure cette jeune femme a-t-elle réussi à échapper à son destin? Est-elle plus libre à trente ans qu'elle ne l'était à dix ou quinze ?

Enchaînée à son passé, Dialisso essaie de recomposer les morceaux de ce puzzle qui constituent la trame de son existence sans pouvoir en comprendre le sens. Son histoire relève d'une tragédie de la tentation. La jeune femme a beau essayer de se frayer une voie pour trouver sa véritable place dans la société, elle bute toujours contre son passé : à l'image de ces flamboyants que l'on abat à la fin du récit, elle est mutilée à vie. C'est dire qu'elle souffre moins d'avoir été victime d'un « misérable don juan » – pour citer Nathalie Fave – que d'être contrainte de revivre son passé criminel et de se vautrer dans la souillure, une souillure qui lui colle à la peau. En vérité, si les démons de son passé l'habitent de façon permanente et lui donnent une si mauvaise conscience, c'est bien parce que l'acte criminel dont elle est l'auteur et le métier qu'elle exerce, sont une insulte à la mémoire de Mame Koro. Condamnée presque à la malédiction, elle ne se pardonne pas d'avoir trahi la confiance de sa grand-mère. Ses pensées obsédantes qui sans cesse la ramènent au crime qu'elle a commis, aux jours heureux de son enfance et aux pérégrinations déstabilisantes qui ont marqué sa vie à jamais meurtrie, jettent un éclairage décisif sur la prison intérieure qui l'enferme inexorablement. Comment pourrait-elle, dans de telles circonstances, se sentir libre ? Tout son parcours existentiel est parsemé d'obstacles auxquels elle ne peut échapper.

Certes, mais ne peut-on pas imaginer que Dialisso, en dépit du sentiment de culpabilité qui la taraude et du métier qu'elle exerce, est maintenant en charge de sa destinée ? Même si sa liberté d'action est limitée, elle semble posséder une certaine marge de manœuvre alors que chez Oumarou, tout comme dans la prison où elle est restée enfermée de longues années, elle n'avait aucun pouvoir de décision, aucun droits ?

Vous avez tout à fait raison! Il est vrai que maintenant Dialisso n'a aucun compte à rendre à qui ce soit. Si elle réussit à se libérer de son lourd passé pour affronter le présent avec le sentiment qu'elle peut désormais faire confiance à la vie, elle pourrait prendre en charge sa destinée. Elle a une énergie bien trempée et nous pensons qu'elle a suffisamment de ressources pour trouver de nouvelles raisons d'aimer la vie. Certes, il est vrai qu'elle n'arrivera jamais à abolir définitivement son passé, mais il lui faut en quelque sorte s'accrocher à la vie et se résoudre à effectuer un nouveau départ pour refleurir comme ces flamboyants séculaires! La rupture qu'il y a à la fin du roman, quand les arbres qui peuplaient la Rue des Flamboyants sont dépouillés de leurs branches et de leurs fleurs, pourrait symboliser la nouvelle vie de l'héroïne qui ferait ainsi table rase du passé pour envisager sa vie future sous de meilleurs auspices. Pour citer un proverbe de chez nous, « quand on coupe un arbre en y laissant sa souche, seul un arbre de la même espèce pourrait y repousser. » : en dépit du métier qu'elle exerce, Dialisso conserve encore une certaine pureté et une fidélité aux valeurs que lui avaient inculquées sa grand-mère. Le titre du roman auréole l'héroïne d'une dignité certaine malgré la gravité du crime commis et le métier déshonorant qui est le sien. Voilà pourquoi une note d'optimisme, un optimisme sans doute mesuré, achève le récit. Cette voix intérieure qui lui murmure de redresser la tête pour se tourner définitivement vers l'avenir, prouve que tout espoir n'est pas perdu.

D'où vous est venue l'idée d'écrire ce roman et d'y aborder le thème de l'infanticide. Pouquoi ce thème ?

L'infanticide est un sujet extrêmement grave car il est lié au thème de la vie et de la mort. Comment une femme qui est par nature censée donner la vie – parfois au risque de perdre la sienne – comme c'est encore le cas aujourd'hui dans maints pays au Sud du Sahara – peut-elle être amenée à tuer le fruit de ses entrailles ? Cela mérite réflexion. C'est pourquoi nous avons placé l'héroïne de notre roman dans un étau tel qu'il lui était impossible de sortir sans dommages pour justement inviter à une prise de conscience devant ce mal. On voit que dans le roman, les qualités physiques et morales de Dialisso n'ont pas suffi à l'éloigner de la vie d'enfer qu'elle a connue.
Au Sénégal, l'infanticide est devenu un mal tellement récurrent qu'il a fini par être banalisé. Les affaires d'infanticide remplissent régulièrement les colonnes des journaux. Une fois lus, ces faits divers passent vite aux oubliettes en attendant la session des cours d'assises. Les prévenues sont alors condamnées à de lourdes peines, même si, du reste, les jurés leur reconnaissent parfois des circonstances atténuantes. L'histoire de la vie de ces condamnées renvoient presque toujours au même schéma. Il s'agit de très jeunes adolescentes mariées le plus souvent contre leur gré ou de jeunes femmes dont les maris sont partis chercher fortune à l'étranger. Elles commettent l'adultère et se retrouvent enceintes.
C'est sans doute cet aspect à la fois pathétique et dramatique de ces histoires qui a retenu notre attention. Nous voulions nous faire l'avocate de ces femmes à jamais détruites, ces femmes sans voix dont la vie bascule suite à un malheureux concours de circonstances. Nous avons tenté de leur faire un procès plus équitable en ne les laissant pas comparaître toutes seules puisqu'elles ne sont pas les seules coupables. Ainsi, pour éviter une parodie de justice, pourquoi ne pas envisager la révision de certains textes de loi ? De fait, s'il est établi que le rôle de la justice est de sévir durement pour dissuader, ne faudrait-il pas réfléchir également sur la possibilité de condamner à des peines sévères ces séducteurs qui, une fois leurs passions assouvies, abandonnent lâchement leurs victimes et les laissent seules avec leur grossesse ? Ce sont là des éléments que nous voulions soumettre à l'attention du lecteur. Aujourd'hui , il urge - pour l'équilibre de nos sociétés qui, tout en subissant de plein fouet les assauts d'un modernisme à outrance n'en continuent pas moins de pérenniser certaines traditions – de se défaire de certaines coutumes rétrogrades et d'ouvrir un large débat sur le bien-fondé de ces pratiques. On ne saurait excuser le crime d'infanticide, mais la société dans son ensemble est interpellée car elle se doit de mettre en place des mécanismes de prévention.

Dans la mise en place de ces mécanismes de prévention, quelle importance donnez-vous à l'entraide des femmes entre-elles. Dialisso, par exemple, aide la mendiante Nabou alors qu'elle-même avait trouvé de l'aide auprès de Sagar à sa sortie de prison. Est-ce à dire que les actions positives ne peuvent être qu'individuelles et qu'elles échappent à l'administration et à ses magouilles ?

Arrêtons-nous un instant sur Sagar. Le prénom que porte ce personnage est très symbolique, car en langue ouolof, langue la plus parlée au Sénégal, « sagar » est un nom commun qui désigne un chiffon, un morceau de tissu usé et sale, juste bon à jeter aux ordures. C'est un prénom courant que les parents, à la suite de décès répétés et successifs de leurs enfants choisissent de donner à un nouveau-né, dans l'espoir de conjurer le mauvais sort en croyant ruser avec la mort, comme pour dire à la mort que cet enfant ne compte pas, qu'il n'est rien. En prénommant l'amie de Dialisso Sagar, notre objectif était de jeter une vive lumière sur la perception très négative que les gens ont de la prostituée sans s'interroger sur les facteurs qui poussent ces femmes à exercer « le plus vieux métier du monde ».
Pour en venir à votre question, ma réponse ne peut pas être affirmative. Il est vrai qu'il y a dans le roman, une communauté de destin qui lie certains personnages. Cela se vérifie dans les rapports d'amitié qui existent entre Sagar et Dialisso, mais aussi dans l'attitude protectrice de cette dernière vis-à-vis de Nabou et enfin dans la camaraderie affectueuse qui caractérise les relations qu'entretient Dialisso avec Baldé le fou. Dialisso est au cœur de cette structure triangulaire dont elle épouse singulièrement tous les contours. Les péripéties de sa vie l'identifient complètement à ces trois personnages : elle a connu la mendicité, elle a dû perdre la raison et être internée dans un hôpital psychiatrique et enfin, c'est Sagar qui l'a initiée au métier de prostituée.
Cette conscience d'une communauté de destin, sans doute idéalisée dans le roman, ne fonctionne pas toujours d'une façon aussi parfaite dans la vie réelle. Il arrive que des individus partageant le même sort soient incapables de compréhension mutuelle et s'entre-déchirent au lieu de s'entr'aider. Notre objectif visait simplement à mettre en relief un fait évident et que l'on a souvent , me semble-t-il, tort d'oublier : ceux que la société, pour diverses raisons, rejette et bannit sont parfois pétris de qualités morales authentiques. Mais, pour découvrir les richesses intérieures qu'ils recèlent, il faut au préalable se défaire de certains préjugés. C'est dire toute l'importance qu'il y a à opérer une conversion hardie et sans complaisance des mentalités.
En ce qui concerne l'administration, même si elle n'est pas toujours exempte de reproches à l'instar de toutes les administrations du monde, son rôle n'en est pas moins important. Les ministères qui s'occupent des questions sociales et du genre, développent des projets ambitieux consacrés à la lutte contre la pauvreté... mais ils gagneraient peut-être à faire une vaste campagne de sensibilisation pour tenter de prémunir les couches les plus vulnérables de la société contre les dangers moraux auxquels elles se trouvent exposées.
Au-delà des ministères et des associations, tout le monde devrait se sentir concerné par le problème de l'infanticide qui est en passe de devenir, au Sénégal, un fléau social aux conséquences dramatiques. Des solutions sont à explorer. Ainsi, l'élaboration de programmes éducatifs adéquats destinés aux filles, leur scolarisation, ainsi que leur maintien à l'école, l'abandon de pratiques communautaires qui sont à l'heure actuelle en porte-à-faux avec les changements survenus dans nos sociétés, un accès plus facile des femmes au micro-crédit et la possibilité qui pourrait leur être offerte de s'adonner à des activités génératrices de revenus...revaloriseraient sans nul doute le statut social des femmes tout en leur donnant plus d'autonomie et de dignité. Telles sont quelques-unes des idées-forces qui, nous semble-t-il, devraient retenir l'attention de tous les acteurs sociaux et, en particulier, celle des défenseurs des droits des femmes.
Pour finir, nous pensons que l'infanticide ne va pas disparaître comme par magie ! Il y aura toujours des filles et des femmes qui, par imprudence ou parce qu'elles auront fait une mauvaise rencontre, contracteront une grossesse qu'elles ne voudront pas assumer. Il se pourrait qu'elles soient tentées de commettre l'irréparable. Mais notre conviction est que les mesures préconisées plus haut, pourraient constituer un solide rempart contre la prolifération de ce mal social qui donne une image si terrifiante et tellement douloureuse de la femme.
En écrivant ce roman, notre but n'était pas de faire de la propagande ni de condamner sans réserves les pratiques sociales traditionnelles. Notre roman, tel que nous l'avons conçu, n'est pas un roman à thèse. Il se trouve que nous vivons dans une société dont nous mesurons certaines incohérences qui sont de nature à nuire à la communauté dans son ensemble. Notre but était d'essayer d'apporter une pierre – peut importe si elle a la taille d'un petit caillou – à sa construction.

Lire le compte-rendu de De pourpre et d'hermine par Nathalie Fave


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