Cette étude s'inscrit dans la dynamique de notre pratique de l'art dramatique. Pratique diversifiée puisque depuis vingt années nous sommes tour à tour, au gré des circonstances, acteur sur la scène, critique dramatique, auteur de textes théâtraux, promoteur de spectacle, encadreur d'atelier d'écriture et d'art dramatique, etc. Affrontant dans le quotidien un certain nombre d'ambiguïtés dans cette pratique, il nous a semblé important, presque vital sur le plan professionnel, d'essayer de comprendre le mouvement global. Evidemment - précisons le avant toute spéculation préalable - autant cet investissement personnel est à plusieurs égards bénéfique à la saisie des phénomènes dans leurs interactions diverses, autant il fragilise le point de vue en le diversifiant et pourrait prédisposer l'analyse à la subjectivité. Mais nous essayons autant que faire se peut de garder la distance critique indispensable à tout projet de démonstration.
Le présent travail est un affermissement, l'élargissement d'une étude antérieure que nous avons menée avec beaucoup d'enthousiasme, une quinzaine d'années plus tôt. L'étude s'intitulait : L'Atelier Théâtre Burkinabé : une expérience de revalorisation des éléments théâtraux du patrimoine traditionnel. 1 Son double objet était d'une part la restitution de la démarche organisationnelle et artistique d'une compagnie de théâtre au Burkina Faso et d'autre part l'analyse sémiologique d'un certain nombre de spectacles présentés par cette même compagnie.
A l'époque, nous étions déjà convaincu qu'il fallait quitter les errements de la critique conçue comme exercice d'école pour d'autres pistes de recherche; d'autres sentiers sans doute truffés de ronces et d'orties mais toutes aussi passionnantes. La motivation était déjà très forte d'autant plus que nous étions nous-mêmes comédien à l'Atelier Théâtre Burkinabé et donc partie prenante à cette expérience qui nous a servi de corpus. Le travail théâtral proposé par l'Atelier Théâtre Burkinabé nous semblait d'une sincère originalité. Il se présentait comme une tentative novatrice à une période où le théâtre semblait marquer le pas en Afrique de l'Ouest francophone. Cependant, nous faisions déjà remarquer que si l'étude d'une expérience artistique vivante est attrayante en ce qu'elle réserve d'insolite et de vierge, le risque est toujours grand d'aboutir à une conclusion hâtive tant que l'expérience n'est pas achevée, tant qu'elle est encore en cours de réalisation, en procès.
Un peu plus tard, il nous a semblé que notre étude aurait été plus aboutie si nous avions étendu la perspective d'analyse à d'autres expériences qui étaient menées dans la sous région de l'Afrique de l'Ouest. Aussi, notre regard s'est-il peu à peu porté sur le théâtre en Côte d'Ivoire, au Mali, et au Togo. Nous n'avons alors manqué aucune occasion d'aller à la rencontre des spectacles, des comédiens, des metteurs en scène, des festivals. Nous avons découvert le théâtre-rituel du Bin Kadi Théâtre 2 et du Ki-Yi Mbock 3 Théâtre en Côte d'Ivoire, le kotéba thérapeutique, le théâtre utile au Mali, le concert-party d'Azé Kokovivina Concert Band et les contes théâtralisés de la Compagnie ZITIC au Togo, etc. Il nous semblait qu'un véritable mouvement d'émergence artistique trouvait des points d'ancrage dans divers publics et qu'une esthétique sous-jacente commune soutenait les différentes pratiques.
Aussi, chaque fois que nous avons eu des opportunités de publication dans la presse, nous avions pu apprécier une manifestation par ci, une création dramatique par là, tout en nous exposant au risque constant de paraître juger le travail des autres ou de jouer au trublion donneur de leçon.
Enfin, quel rêve nous anime lorsque nous osons aborder une problématique aussi complexe que celle de l'émergence d'une esthétique? Le rêve du témoignage; celui de participer à un devoir de mémoire. Ce travail de recherche se veut un témoignage, le bilan d'une période d'effervescence dans l'histoire du théâtre en Afrique noire francophone, du moins dans sa partie ouest régionale. Il se veut une contribution si modeste soit-il; mais un regard effronté qui prétend réhabiliter des formes d'expressions minimisées à tort et considérées comme paralittérature. Réhabilitation nécessaire, parce qu'en dépit des difficultés qu'elles rencontrent, ces formes d'expression s'inscrivent pleinement comme faits de société. Elles sont désormais intégrées à l'univers culturel qu'elles interrogent, enrichissent et modifient.
Mais avant toute spéculation, éloignons-nous de la tradition universitaire pour raconter une sortie de l'Atelier Théâtre Burkinabé.
Novembre 1979. La piste cahoteuse menant vers Kahibo 4 est interminable. De temps à autre, un rongeur traverse la route, brisant la monotonie du défilé de pailles sèches et d'acacias. L'on chante à tue-tête; non seulement pour encourager le chauffeur du mini bus ; mais aussi pour masquer l'impatience qui allonge l'interminable piste. L'on a hâte de « causer » avec les paysans de Kahibo. Mais le temps est lourd, l'on s'assoupit, la tête dodelinant sur l'épaule du voisin. Le disque rouge du soleil balaie de ses rayons pourpres les nuques adossées à la vitre arrière du minibus. Le ronron du moteur s'impose à la brousse qu'il réveille de la torpeur des après midi plutôt âpres en cette saison.
Soudain, un irréductible animateur se redresse et lance: « Albert, chanson, Albert chanson... » Aussitôt, deux, trois voix prennent le relais... une clameur monte. L'interpellé se redresse, s'éclaircit la voix et entonne:
« Nous sommes les acteurs ATV 5 ...
Et la vingtaine de comédiens de reprendre en choeur:
« Nous sommes les acteurs ATV
Vive le théâtre en Haute Volta
Nous sommes les acteurs ATV
Authenticité, africanité
Pour un théâtre engagé
Vive le théâtre en Haute Volta
Nous sommes les acteurs ATV... »
Le chauffeur vire brusquement. Des toits comme de gigantesques champignons surgissent derrière l'écran que formaient les grands arbres à néré 6 , les karité 7 . On est arrivé à destination: Kahibo, l'un de ces villages neufs, construits pour coloniser les terres fertiles de la Vallée des Volta.
Les comédiens descendent rapidement sur la place du village. Une foule compacte attend déjà. Elle se presse autour de la bande de saltimbanques. Certains visages sont déjà familiers pour ceux des comédiens qui sont passés, un mois auparavant. Il fallait discuter avec les paysans de la place avant de construire la pièce de théâtre qu'on allait leur offrir. Les autres visages, parfois dégoulinant de sueur, témoignent de la longue distance parcourue pour venir prendre part au spectacle.
L'on s'empresse de délimiter l'aire du jeu: un cercle à la cendre grise. Les villageois s'assoient tout autour. Simon Pierre nettoie des lampes à gaz pour la veillée. Après quelques échanges avec le public, l'on annonce le début de la représentation. Les acteurs s'appliquent. Une sale histoire de rapt de femme et d'exode rural vers la ville. Les spectateurs dévorent les séquences. De temps à autre, un appel d'enfant: le bébé abandonné à la maison a sans doute besoin de lait.
Un rire s'élève du public : l'on a reconnu à travers un personnage, des habitudes d'un frère, un voisin...
Après la représentation Prosper Kompaoré prend la parole en « moré » 8 . C'est lui le Directeur de la troupe, le « naba » 9 du groupe des saltimbanques. Il manie aussi bien le moré que le français. Le moré est sa langue maternelle après tout... même s'il est professeur d'Université. Les spectateurs sont agréablement surpris que l'on s'adresse à eux dans leur langue, se détendent. Ils posent des questions, commentent, donnent leur avis. Prosper anime, distribue la parole, met en lumière certains passages obscurs du spectacle. Parfois, les acteurs, assis sur un pan de la scène répondent lorsqu'ils sont sollicités. Le dialogue s'installe; la « causerie » va bon train.
A un vieillard qui se plaint de l'inconduite des jeunes gens « détourneurs de femme d'autrui », un jeune homme répond avec véhémence:
« Vous avez tort, vous les vieux! La faute est à vous, les vieilles personnes. Au lieu de vous contenter de la mère de vos enfants, à cinquante ans, vous épousez encore des filles plus jeunes que les vôtres. Vous cloîtrez vos jeunes femmes à la maison alors qu'elles ont besoin de sortir. Nous les jeunes, nous leur apportons la liberté de sortir. C'est pourquoi elles nous aiment »
Osé! Le débat se poursuit, houleux quelque fois, à la lueur des lampes à gaz de Simon Pierre. Il se poursuit jusqu'à ce que les acteurs, fatigués par la route demandent de se retirer. Les villageois, eux, ont encore envie de continuer. La veillée autour du feu, ils en ont perdu la saveur depuis fort longtemps. Celle-ci réapparaît, sous une forme incongrue à la lueur des lampes à gaz, une forme menée par des gens venus de la ville. Cette forme incongrue, ces « gens de la ville » l'appellent tantôt « théâtre », tantôt « rehem » 10 lorsqu'ils s'efforcent d'en donner une version en moré... . Mais « rehem » signifie jeu. Et pourtant ne s'agit-il pas de leur histoire à eux villageois venus de partout, que l'on a associés autour des terres fertiles pour encourager une exploitation collective et organisée? Une histoire de leur quotidien, faite de détournement de femmes, de rivalités diverses, d'exode, etc. S'amuse t-on avec des histoires de vie? Véritablement, il ne s'agit pas uniquement de jeu. En tout cas, le débat a été l'occasion pour chacun de sortir de sa réserve, de dire ce qu'il pense des agissements des uns et des autres, de fustiger, de stigmatiser, d'expliquer, d'accuser, de défendre, d'utiliser la parole dans toute ses dimensions.
Il faut cependant se rendre à l'évidence du temps fort avancé... Chaque acteur doit dormir chez un villageois. Ceux-ci s'arrachent les saltimbanques. L'hôte d'Albert habite à quelques cinq kilomètres de Kahibo. Ils s'y rendent sur une carcasse de bicyclette dont le porte bagage lui pince la peau des fesses à chaque tournant. La lune est à son premier quartier et a tôt fait de laisser le règne à l'obscurité. Mais l'homme connaît bien son chemin, ce sentier tortueux serpentant entre les broussailles. Ils arrivent enfin. Minuit.
La famille hôte est encore éveillée. Elle attend le compte rendu de l'événement, du « rehem ». L'homme est pressé de questions. Albert subit un interrogatoire marathon: la ville, le travail, les bonheurs de la vie citadine, le cinéma, le théâtre. Deux heures s'écoulent. Ses bâillements répétés finissent par apitoyer les hôtes curieux. On lui donne une chambre: celle de l'étranger. Le sommeil qui tyrannisait tantôt s'est évanoui: angoisse, punaises sur le grabat, moustiques, obscurité... le film de la soirée se déroule avec force détails pour meubler le temps.
Bientôt les premiers rayons de soleil inondent la case. Albert sort et trouve tous les hôtes déjà attelés à de multiples tâches. L'hôte ouvre son poulailler et saisit un gros coq qu'il attache sur le guidon de la bicyclette, enfourche l'engin en demandant à Albert de sauter sur le porte bagage à l'arrière. Sa femme, les enfants et les voisins supplient Albert de rester encore quelques temps avec eux. Les deux compères s'éloignent.
Place du village de Kahibo. Encore quelques traces de cendres sur le sol entre les empreintes innombrables. De partout les acteurs, accompagnés de leurs hôtes, débouchent qui un coq, qui une pintade à la main. Les villageois tiennent à leur devoir d'hôte: offrir non seulement l'hospitalité mais aussi un trésor de sa basse-cour. L'on partage quelques petites histoires drôles ponctuées de rires éclatants. La calebasse de bière de sorgho, émoustillante et chaude circule de main en main. Puis la réalité s'impose. Il faut partir si l'on veut atteindre le prochain gros village où l'on devra jouer l'après midi au marché. Les comédiens embarquent, malgré eux. Des dizaines de mains esquissent péniblement le geste d'au revoir. Le chauffeur lance le minibus à plein gaz. De nouveau, des voix s'élèvent : « Hippolyte, une chanson, Hippo, une chanson! » Hippolyte, magistral entonne: « Nous sommes les acteurs ATV... »
Drôles de saltimbanques! Ils regagneront Ouagadougou tard dans la nuit. Et dès le lendemain, chacun reprendra son « boulot » de mécanicien, enseignant, étudiant, infirmier, agent de la poste ou du trésor, tailleur styliste, journaliste animateur de radio, etc. Dure réalité du quotidien, qui en ramenant à l'essentiel éloigne d'une activité plutôt passionnante: le théâtre, ce jeu des corps et de la parole partagée, cette incursion dans la vie des hommes que l'on visite ensemble.
En dépit des polémiques au sujet de la pré-théâtralité 11 qui ont souvent caractérisé les réflexions critiques des chercheurs, le théâtre en Afrique s'impose de nos jours comme l'art le plus évident de la cristallisation des artifices du verbe et du corps. Des troupes naissent, les unes à la faveur des circonstances, les autres d'un désir passionné de pratiquer l'art dramatique en dilettante ou d'en faire une profession. Les festivals de théâtre locaux ou à vocation internationale se créent: espaces d'échanges, d'émulation, de confrontation d'expériences, de formation occasionnelle. De jeunes auteurs dramatiques, jettent leur gourme, s'affirment et pour reprendre les mots de J. Scherer, ceux-ci :
« [...] gênés à l'origine par le désir de bien faire et de se conformer à des recettes qu'ils croyaient éprouvées, [ils] ont su, non seulement dépasser leurs maladresses, mais les transformer en moyens techniques mis au service d'une hardiesse toute neuve. » 12
Des espaces de formation de comédiens et de diffusion de spectacles se construisent sous l'impulsion de compagnies privées ou d'associations d'acteurs bénévoles. L'abondante production de textes dramatiques, encouragée par le concours théâtral interafricain de Radio France Internationale 13 , les ateliers de formation à l'écriture dramatique au sein des résidences d'écriture 14 et enfin la propension des créateurs metteurs en scène à aborder sur le plan thématique des problèmes inhérents à la vie quotidienne des populations, ont fini par séduire les pouvoirs publics et autres institutions de développement. Le politique qui de tout temps a stigmatisé le caractère subversif du théâtre, aujourd'hui, y rencontre au contraire un merveilleux outil de communication de masse.
L'effervescence que l'on peut observer de nos jours dans les différents aspects de la pratique théâtrale est un témoignage éloquent des besoins ludiques d'un public de plus en plus diversifié et désireux de nouvelles formes artistiques adaptées à un imaginaire social qui s'édifie progressivement.
Cependant cette effervescence ne s'enracine pas simplement dans une pratique conventionnelle. Elle consacre l'émergence d'un mouvement théâtral nouveau.
En effet, autour des années 1980, dans la sous région de l'Afrique de l'Ouest (Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Togo), l'on a vu naître ou se préciser 15 des expériences théâtrales novatrices, nourries par la ferme volonté de metteurs en scène, comédiens et auteurs de se situer en rupture par rapport au « théâtre conventionnel », considéré comme un mode d'expression inadapté aux traditions ludiques du public. Les compagnies pratiquant ces nouvelles formes, au départ mues par les besoins idéologiques d'affirmation identitaire ou ceux de la recherche universitaire, se sont peu à peu constituées en véritables entreprises culturelles, fécondes en créativité, rivalisant de zèle quant à se définir par des particularités esthétiques. Pour désigner ces formes dramatiques spectacularisées proposées au public, de nouveaux concepts ont vu le jour : théâtre-rituel, didiga, théâtre pour le développement, théâtre utile, kotéba thérapeutique, théâtre-débat, etc.
L'art dramatique prétend à partir de ce moment là rompre avec le théâtre indigène hérité des « Pontins » 16 , le théâtre historique, et les copies pâles, ersatz d'un certain type de théâtre classique : toutes des formes à l'usage d'une élite acculturée et qui reproduisent des phénomènes caractéristiques d'une culture de domination. Le credo des créateurs ? Réhabilitation de l'horizon d'attente du public et prédilection pour les éléments de théâtralité supposés familiers à ce même public, parce que contenus dans les manifestations traditionnelles africaines à fortes charges de théâtralité !
Quoique différentes de prime abord dans leurs orientations, ces expériences théâtrales semblent avoir pour point commun de s'ériger contre le théâtre conventionnel moderne. Paradoxalement, elles semblent ne pas non plus s'inscrire tout à fait dans le continuum de ce que l'on a pu appeler « le théâtre traditionnel » et qui relève des rituels profanes ou sacrés théâtralisés. Le sens de la créativité qui les anime et qui les caractérise, en plein champ d'hybridité formelle et culturelle, participe à coup sûr de la nécessité de proposer des approches artistiques capables de juguler le dilemme social de l'inéluctable évolution des cultures, capables de se poser en tentative de résolution du conflit tradition/modernité. Le constat - et c'est ce qui enracine notre motivation - c'est qu'en s'appuyant sur les éléments de théâtralité traditionnelle africaine, en s'appropriant également les éléments du théâtre occidental, et en privilégiant l'horizon d'attente du public cible, ces expériences théâtrales non seulement tentent de contextualiser la création mais encore révèlent une esthétique africaine moderne commune, identifiable par un certain nombre d'indices.
Y. Chevrel dans son analyse des tendances actuelles de la critique comparatiste commente l'esthétique de la réception littéraire proposée par H.R. Jauss en ces termes :
« Faisant appel à des concepts philosophiques venant de Husserl, Gadamer, W.Benjamin, etc., [H.R.Jauss] a contribué à les implanter dans le domaine de l'histoire littéraire. A commencer par celui de réception : ce terme (en allemand rezeption) doit être compris au sens d'une activité d'une démarche du récepteur qui, loin d'être passif, est le principal acteur ; c'est le récepteur qui donne son sens au texte, et qui, à la limite, le fait exister. Un second concept essentiel est celui d'horizon d'attente (Erwartungshorizont), qui intervient à un double niveau : celui de l'oeuvre -c'est l'ensemble des caractères qui la rendent lisible, et dont la reconnaissance doit être faite par le lecteur-, celui du public - l'ensemble des critères plus ou moins normatifs, intériorisés par les lecteurs, et qu'ils s'attendent à retrouver dans une oeuvre nouvelle. Il est clair que les deux horizons d'attente sont loin de toujours coïncider. Intervient ici une troisième notion clef, celle de fusion des horizons (Horizontverschelmelzung), empruntée à Gadamer. 17
Ces propositions de H. R. Jauss, selon Chevrel, visent à dépasser l'antagonisme marxisme/structuralisme dans les débats relatifs à l'histoire de la littérature. Pour nous, cette conception des notions de « réception et d'horizon d'attente » en littérature, caractérise tout autant le phénomène théâtral. En tous cas elle semble s'appliquer au cas précis présent. Le dépassement qui s'opère entre les aspects normatifs de la création théâtrale et les exigences de la réception par rapport au public cible (participation active, décodage, etc.) et qui caractérise ce que Gadamer appelle « la fusion des horizons » autorise la spéculation sur une éventuelle esthétique en chantier, se situant elle aussi dans le dépassement de l'opposition identification/distanciation, tradition/modernité, etc.
L'objet de cette étude est de montrer qu'au-delà de la disparité que l'on peut observer dans les différentes pratiques théâtrales proposées depuis cette époque (1980), naît une esthétique caractérisée par son émergence en situation d'interculturalité. L'horizon d'attente du public posé comme point de départ de la création théâtrale en définit les contours au préalable et secrète de ce fait une esthétique de la réception. Cette esthétique que l'on peut analyser à travers un certain nombre de critères, est caractérisée par un double fonctionnement cathartique et/ou distancié et peut être pleinement rendu par le concept « d'esthétique de la participation ».
Il nous semble tout aussi clair que cette émergence est lente et peut paraître à bien des égards une espèce de faux départ parce qu'encore balbutiante. Les raisons en sont multiples et dont l'une essentielle réside dans la difficulté de contextualiser la création elle-même. L'un des aspects de l'étude sera également d'arpenter le champ de cette contextualisation de la création pour en révéler les forces et les insuffisances.
Le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement le kotéba thérapeutique, se construisent en privilégiant en amont et en aval les modalités de la participation du public dans l'esthétique globale. Le rapport variable entre la scène et la salle « [...] alterne l'identification et la distanciation, la proximité et l'éloignement, l'unicité et la réception, le projet étant dans le dépassement de l'opposition identification / distanciation. » 18 Cela dans un dépassement comparable à celui que l'on retrouve dans cette forme théâtrale que P. Pavis appelle « le théâtre de l'alternance » et que nous préférons appeler « théâtre de la participation. »
Quelles sont les conditions de l'émergence de cette esthétique? Comment s'exprime t-elle? En d'autres termes comment est-elle manifestée à travers les conditions de la théâtralité notamment le texte et son mode d'élaboration, l'espace et le temps dans la manifestation théâtrale, les meneurs du jeu théâtral, l'objet et ses différents statuts ? Quelle est la logique participatoire du public étant donné que la pratique artistique ne peut exclure la mise en perspective d'une morale plus ou moins implicite, d'une idéologie et parfois d'une métaphysique? Voilà égrené le chapelet d'interrogations base de notre problématique principale.
La notion de participation
Il nous semble d'ores et déjà, à ce niveau de l'exposé, utile de circonscrire la compréhension que nous avons du terme participation, pour éviter des équivoques. En effet, le terme de « participation » pourrait sous-entendre a priori l'aspect numérique c'est-à-dire la participation du plus grand nombre, ou encore l'intensité des réactions visibles houleuses ou émotives que l'on peut observer pendant un spectacle. Quand bien même cette première définition construit le concept de la participation, il ne s'agit pas pour nous de limiter le champ sémantique à la simple justification d'un phénomène communicationnel avéré et qui se traduirait par le fait de « prendre part à une activité ». Ce serait une Lapalissade d'autant plus que tout acte théâtral à valeur de spectacle - ce que Grotowski appelle « le théâtre minimal » - suppose la relation acteur/spectateur et, de ce fait, induit une interaction tacite ou manifeste et l'idée d'un contrat où chacun des associés apporte une part (participation) à la réalisation complète de l'événement théâtral. En effet, en guise de cote part, l'acteur apporte son potentiel d'émetteur d'un message qu'il actualise tandis que le spectateur, dans l'échange, met à disposition ses ressources de récepteur passif ou actif mais qui inéluctablement réagit. L'on a souvent associé les termes « théâtre populaire », « théâtre de masse » et « théâtre de participation ». P. Pavis évoque le concept en ces termes :
« Théâtre populaire, théâtre de participation, théâtre de masse, autant de titres qui sont beaucoup plus des slogans et des mots d'ordre que des concepts clairs et distincts. L'ère des arts de masse a commencé dès qu'on a eu les moyens techniques de reproduire l'oeuvre d'art et de toucher le plus grand nombre de personnes par les médias. Le théâtre à ses origines ne se posait même pas la question de sa reproduction, puisqu'il est né justement de ces rassemblements rituels et cultiques des sociétés primitives. Ce n'est qu'après avoir perdu ce rapport direct avec le groupe- du fait de sa littérarisation, de sa confiscation par un groupe de lettrés et de spécialistes- qu'il a commencé à regretter ce contact populaire jusqu'à en faire, au 18ème siècle et vers la fin du 19ème siècle une de ses principales revendications nostalgiques. L'ambiguïté vient cependant de ce concept d'art de masse : est-ce un art fait par les masses ? comme un artisanat et une activité populaire ou est-ce un art créé pour les masses par une minorité ou une technologie moderne (radio, télévision, etc.) 19
Nous voulons préciser ici que nous souhaitons ne pas nous engager dans la polémique galvaudée au sujet du théâtre populaire fait pour les masses ou par les masses. De nombreuses études se sont penchées sur la question. C'est donc par souci d'éviter l'amalgame que nous préférons parler de « théâtre de la participation » plutôt que de théâtre de participation, lequel concept évoque d'emblée celui de théâtre de masse ou théâtre populaire.
Il s'agit pour nous (par l'adjonction du déterminant « la » au substantif « participation ») d'élargir cette compréhension, le terme « participation » soulignant plutôt d'une part le rapport que le metteur en scène du spectacle installe entre la scène et la salle et qui tient de l'empathie ou de la mise à distance, de l'illusion ou de l'interaction et, d'autre part l'ensemble des procédés littéraires mis en oeuvre en amont par l'auteur ou in situ pour créer ce rapport et qui tient de la « réception » ou de l'horizon d'attente du public actif dans la définition de l'objet de la création. La participation ici n'est plus liée à l'effet de masse (d'ailleurs les compagnies de théâtre dont nous étudions la pratique refusent d'utiliser les médias de masse) ; mais fonctionne comme effet à rechercher dans le processus de projection de la réception du spectacle et comme paramètre capital (découlant du diagnostic posé par rapport à l'horizon d'attente du public) conditionnant la production textuelle et spectaculaire.) Il s'agit bien de l'analyse d'une esthétique théâtrale plutôt que de l'effet d'une représentation théâtrale, même s'il existe des liens évidents entre les deux aspects de la question.
Pour en revenir au concept de participation, un certain nombre de notions retiennent notre attention et guident notre réflexion : contribution /adhésion, distanciation/identification, connaissance rationnelle/catharsis. L'analyse que nous en faisons est la suivante :
- La notion de « contribution » suppose une distance critique par rapport à l'objet principal. Contribuer à l'édification de quelque chose, c'est collaborer à sa réalisation. La relation s'établit certes dans un rapport de contiguïté mais il y a dans l'échange possibilité d'intermédiaire, de médiation. Elle recoupe les notions de distanciation quant aux procédés de mise en esthétique et de connaissance critique quant aux effets produits sur le récepteur. La notion de contribution est liée aux esthétiques de type épique ou encore brechtien qui historicisent l'action dramatique, transforment le spectateur en observateur, et choisissent de stimuler sa conscience critique et sa capacité à passer à l'action.
- La notion « d'adhésion » implique un acte fusionnel. La distance entre l'élément adhérent et l'objet principal auquel il adhère est nulle. Dans les rituels sacrés, l'adhésion est totale. Le principe de la fusion s'y note sur deux plans. D'une part, les participants sont liés entre eux par le même esprit, la même foi et le partage d'un même code (horizontalité.) La matérialisation de la volonté de fusion sur le plan de l'horizontalité se trouve dans le partage du pain et du vin par exemple chez les chrétiens. Le sacrifice rituel est la consommation collective de ce qui représente le corps et le sang de Jésus-Christ. On parle alors de communion. D'autre part, au plan de la verticalité, chacun d'entre les participants est en relation avec l'être métaphysique supérieur qui l'anime. La relation peut être subliminale et donc engager le subconscient de l'individu. Le phénomène de transe observable dans certaines cérémonies est la matérialisation de cette relation verticale. Le sujet en transe est chevauché par un dieu. L'individuation du personnage mythique créé l'acte fusionnel entre l'interprète et le personnage. Quand on est habité par l'esprit d'Ogun 20 , (dieu de la guerre chez les Yoruba), on devient l'interprète d'Ogun et les actes verbaux ou gestuels que l'on pose sont accueillis comme tels. L'osmose est totale lorsque les deux dimensions (celles de l'horizontalité et de la verticalité) se rejoignent et qu'il y a transe collective. Cette notion met en évidence les principes de l'identification comme procédé de mise en esthétique et celui de la catharsis (la purgation des passions selon la terminologie aristotélicienne) comme effet attendu.
Le théâtre de la participation nous semble se dessiner à l'intersection des champs esthétiques épiques et des champs esthétiques dramatiques. Ce faisant, il se constitue non plus comme sous-système mais système à part entière, doté d'une articulation cohérente.
Jacques Scherer, Madame Borie et Martine de Rougemont proposent une définition de l'esthétique théâtrale en ces termes :
« Il n'y a pas une esthétique théâtrale, il y en a nécessairement plusieurs... Il y aurait par exemple et la liste est loin d'être exhaustive, une esthétique shakespearienne qu'on appellerait peut-être aussi baroque, une esthétique classique ou pompeuse, niée et prolongée à la fois par une esthétique romantique, une réaliste, une symboliste, une brechtienne, une absurde, une du quotidien... Aucun principe d'organisation qui serait commun à ces divers sous-systèmes ne semble apparaître. L'ensemble des esthétiques théâtrales n'est pas comparable à celui des corps chimiques, qui est cohérent, même s'il est ou a été incomplet. » 21
C. Naugrette ne manque pas d'abonder dans le même sens lorsqu'elle conclut que :
« Cette hétérogénéité fondamentale est générée par le lien organique qu'entretient l'esthétique théâtrale au concret de son objet et par le caractère lui-même hétérogène de celui-ci. Elle est enfin dépendante de l'histoire du théâtre, dans laquelle elle s'origine. » 22
Chaque esthétique semblerait donc originale, irrémédiablement enchaînée au concret, cherchant sa propre définition, des techniques ou des idéologies avec lesquelles elle est contrainte de travailler, niant les frontières de l'histoire.
L'hétérogénéité fondamentale dont parle Scherer et les autres critiques cités, se vérifie pleinement dans les cas d'émergence où les tentatives de contextualisation créent des variables d'une ou de plusieurs esthétiques différentes et reconnues comme telles. Ce qui semble juste c'est de reconnaître qu'il n'y en pas une complète et qu'en matière de théâtre, l'esthétique est toujours partielle et relative, historique et spécifique. La question essentielle pour nous est de savoir à partir de quel moment et selon quels critères nous pouvons définir une esthétique. La réponse relève d'un effort de caractérisation qui permet la démonstration d'une cohérence interne au sujet. Une fois la cohérence établie, il nous semble possible d'envisager la dite esthétique comme un système. Cependant, pour nous, la redéfinition d'un nouveau système n'occulte pas le fait du lien organique existant entre les différentes composantes de ce nouveau système et les systèmes dont ces composantes sont dérivées. La démonstration ne peut se faire en dehors des modèles de base, les recoupements étant nécessaires pour dégager convergences et divergences. Il s'agit d'une double articulation à comprendre entre genèse et autonomie, reproduction des formes et créativité. Le théâtre de la participation serait à l'intersection de plusieurs systèmes reconnus comme tels.
La prétention comparatiste
Tout d'abord pourquoi vouloir repousser les frontières de la littérature au point de lui faire englober l'art dramatique? Une raison essentielle à cette extension: le théâtre, même s'il est difficile à circonscrire du fait d'une compréhension très extensive ( il est à la limite entre le texte écrit ou oral et la représentation du texte qui est le spectacle) et d'un champ sémantique très vaste, est aussi l'art de la cristallisation de la parole. Or, la parole, lorsqu'elle est organisée dans sa profération, intègre diégesis, mimesis, gestuelle; toutes ressources de la communication orale. En Afrique, de nos jours, cohabitent deux types d'oralité. La première considérée sous l'angle de la tradition cultive et entretient la mémoire collective dans les zones rurales. C'est le type d'oralité où la parole pour se réaliser pleinement doit « déclencher une jouissance poétique et donner lieu à un jeu esthétique » 23 selon les mots de J Scherer. Inutile de rappeler le foisonnement des genres oraux tels que la devinette, le chant, la chantefable, la comptine, le conte, le proverbe et toutes les autres formes de parole organisée, ésotériques ou exotériques telles que la palabre et dont se nourrissent les créateurs artistes et écrivains modernes. La seconde compréhension de l'oralité recouvre tout l'espace constitué par les média issus de la modernité : la radio, la télévision, le cinéma. Elle est plus labile, mouvante ; mais n'en envahit pas moins la vie quotidienne dans les villes et les moindres villages. Les outils de sa diffusion ou support (cassettes audio ou vidéo, compact disc, dvd) certes privilégient le virtuel, l'image et le son, mais sont basés sur une réalisation de la parole. Aussi, la littérature s'exprime t-elle essentiellement par une production orale au point que l'on puisse parler « d'oraliture » 24 plutôt que de littérature. Un fait éloquent corrobore cette réalité: l'itinéraire de bien des écrivains romanciers commence souvent par des poèmes et des textes théâtraux. Poésie intimiste révélatrice d'une volonté de prise de parole; théâtre comme un acte d'auto confirmation et de prise de parole publique destinée à l'actualisation par la mise en scène. L'histoire littéraire a depuis toujours réservé une place prépondérante au théâtre notamment dans la perspective classificatoire ou dans le domaine de l'évolution des genres. Pourquoi donc isoler le théâtre d'aujourd'hui en l'excluant de l'histoire littéraire ?
J. Lambert remarque bien à propos ceci :
« La plupart de nos histoires de la littérature écartent à tort les épigones de leurs bilans en méprisant les tendances secondaires des littératures, ce qui leur interdit souvent de cerner les mécanismes profonds de l'évolution. En effet la révision des valeurs primaires et secondaires est souvent un élément moteur des changements en littérature. » 25
Nous partageons le même avis et pensons que l'une des formes systématisées de « l'oraliture » est le théâtre. L'ignorer serait amputer la réflexion sur la littérature d'une partie non négligeable de son objet.
Cette vision se trouve confortée par les tendances actuelles de l'analyse comparatiste. Y. Chevrel en commente quelques-unes unes par ces propos sur la paralittérature :
« La différence littérature/paralittérature paraît être autant une question de public visé et de circuits de distribution que de valeur. R. Escarpit, dans La sociologie de la littérature (PUF, 1958), avait nettement opposé le « circuit lettré » et le circuit populaire ». Pierre Bourdieu propose, dans son article, « Le marché des biens symboliques » (L'année sociologique), une description plus complexe de deux systèmes, dont les pôles extrêmes sont celui de la production pour producteur d'avant-garde et celui de la grande production. Ces deux références montrent que l'étude de la paralittérature recoupe aisément des préoccupations de type sociologiques...
Le débat est aujourd'hui largement ouvert, et le terme paralittérature, qui est pris ici comme terme générique, ne doit pas être entendu comme « littérature de seconde ordre » 26
En outre, il faut dire que de nos jours, même les théories actuelles de l'esthétique théâtrale, qui tendent à considérer le théâtre comme un domaine autonome en raison de son objectif spectaculaire, font cependant une large place à la dimension textuelle et donc à la littérarité. P. Pavis dans sa définition de l'esthétique théâtrale ou poétique théâtrale estime que celle-ci :
« [...] formule les lois de composition et de fonctionnement du texte et de la scène. Elle intègre le système théâtral dans un ensemble plus vaste : genre, théorie de la littérature, système des beaux-arts, catégorie théâtrale ou dramatique, théorie du beau, philosophie de la connaissance » 27
Enfin, en quoi nous situons-nous dans la perspective comparatiste au plan méthodologique? Deux justifications essentielles. Il s'agit d'une part de l'analyse d'un genre d'expression où le texte possède une place prépondérante et d'autre part de la démonstration de l'émergence d'un modèle esthétique à l'intérieur de ce genre. Pour révéler le modèle (théâtre de la participation) il est évident qu'il faut établir des liens entre les différentes formes de théâtre, dégager les convergences et les divergences entre elles. C'est la méthode comparative appliquée aux différents codes théâtraux qui permettra la mise en évidence de la parenté ou non entre ces codes.
Pour en revenir à J. Lambert 28 , celui-ci propose la démarche suivante pour l'analyse d'une littérature nationale ou émergente: un questionnaire dont la valeur opérationnelle a été examinée au préalable. 29 Pour lui, les réponses à toutes ces questions « [...] permettent de caractériser une littérature déterminée en la distinguant plus ou moins nettement des littératures environnantes ou de la littérature du passé. » 30 Par ailleurs, après observation de différentes méthodologies, il estime que :
« Cette démarche permet d'échapper à la fois au déterminisme de bon nombre de théories et à l'empirisme qui a caractérisé si longtemps les recherches historiques et notamment le comparatisme. » 31
Nous voulons au niveau méthodologique nous inscrire dans cette démarche qui nous semble convenir à notre projet de démonstration sur les aspects relatifs au thème de l'émergence. Cela non pas en répondant systématiquement aux questions telles que formulées mais en organisant les réponses autour d'axes précis englobant les perspectives soulevées par ces mêmes questions. Précisons que ce choix se justifie par les insuffisances que nous évoquions plus loin, en l'occurrence la rareté des outils théoriques appliqués au domaine du théâtre en Afrique. Ce qui nous éviterait de nous engager dans l'impasse d'une théorie inadaptée qui paralyserait la réflexion. Par contre ce questionnaire à la fois simple et complet précis et large, nous semble être à même de constituer un guide objectif suffisant à nous prémunir contre des errements empiriques et des improvisations hasardeuses.
Les théories de la sémiologie théâtrale et de l'esthétique dramaturgique : l'analyse sémiologique d'A. Ubersfeld ; Les instruments d'analyse de P. Pavis ; l'analyse interculturelle et l'ethnoscénologie ; la théorie productivo-réceptive
Pourquoi donc faire recours aux théories de la sémiologie théâtrale et de l'esthétique dramaturgique ? Les aspects les plus essentiels de la problématique (nous nous situons en pleine esthétique) ce sont les items relatifs aux conditions de la théâtralité. Les différents outils d'analyse que fournissent ces différentes théories nous permettront de mieux discuter ces différents items. Les critiques travaillant dans le domaine de l'esthétique théâtrale ont une perception tout à fait ouverte sur le comparatisme. Catherine Naugrette estime que :
« Définir l'esthétique théâtrale aujourd'hui c'est donc prendre en compte l'évolution historique du discours théorique sur le théâtre et de son objet, depuis les premières poétiques du texte dramatique jusqu'aux théories de la scène au 20ème siècle, et la diversité des paroles esthétiques contemporaines. D'un point de vue diachronique, il existe en effet plusieurs définitions possibles, chacune valable par rapport à une époque ou un système donné. D'un point de vue synchronique, il existe à l'instar de l'ensemble de l'esthétique contemporaine, des « esthétiques en chantier », à partir desquelles il est sans doute possible de repérer, en dehors de toute tentative totalisante, quelque critère commun, quelque dominante opératoire. A chaque fois, les rapprochements établis avec d'autres notions, proches sinon équivalentes, sont éclairants et permettent d'affiner l'approche. » 32 .
Les nouvelles théories qui permettent l'analyse du phénomène théâtral se situent entre plusieurs approches. Dépassant le cadre de la sémiologie théâtrale telle qu'envisagée par A. Ubersfeld, les approches intégrantes de P. Pavis nous semblent d'un usage heuristique digne d'intérêt. Le questionnaire 33 promu à cet effet rassemble les considérations sur la sémiologie théâtrale plus explicitement ceux de l'analyse textuelle, la lecture des spectacles et le décodage des signes théâtraux, mais permettent également une ouverture sur la théorie productivo-réceptive, la sociosémiotique, l'ethnoscénologie et l'anthropologie culturelle.
C. Naugrette analyse la perception de Pavis en ces termes :
« La définition de départ que donne Patrice Pavis de l'esthétique théâtrale, est ensuite développée à travers trois grandes catégories :
l' « esthétique normative » qui « ausculte la représentation ou (seulement le plus souvent le texte dramatique) en fonction des critères de goût particuliers à une époque (même s'ils sont universalisés dans une théorie générale des arts par l'esthéticien) »
l' « esthétique descriptive (ou structurale) », qui « se contente de décrire les formes théâtrales, de les classifier selon différents critères » ;
l' « esthétique de la production et de la réception », qui « permet de reformuler la dichotomie normativité/description. L'esthétique de la production énumère les facteurs qui déterminent le fonctionnement du texte (déterminations historiques, idéologiques, génériques) et le fonctionnement de la scène (conditions matérielles du travail, de la représentation, de la technique des acteurs) ». Tandis que dans l'esthétique de la réception se place au contraire à l'autre bout de la chaîne et examine le point de vue du spectateur »
Avec ces trois types d'esthétiques théâtrales sont donc envisagés :
les acceptions traditionnelles ou généralistes de la notion (l'aspect normatif, la classification, le critère du goût) ;
le rapport aux théories littéraires et linguistiques (poétiques, structuralisme, sémiotique.) Rappelons notamment que l'esthétique de la réception a été fondée pour la littérature par Hans Robert Jauss en 1978, afin d'analyser l'esthétique du destinataire (répondant et « actualisateur » de l'oeuvre littéraire) ; classification, le critère du goût) ;
le rapport aux autres arts (le fonctionnement de la production de l'oeuvre artistique ;
Enfin Pavis établit certaines mises en rapport de l'esthétique avec des notions proches, telles que la dramaturgie et la théorie du théâtre. D'une part, esthétique et dramaturgie se recoupent, étant toutes deux « attentives à l'articulation de principes idéologiques (une vision du monde) et de techniques littéraires et scéniques ». De l'autre, esthétique et théorie du théâtre se ressemblent, puisque la théorie du théâtre est une « discipline qui s'intéresse aux phénomènes théâtraux (texte et scène) » 34
L'utilisation de cette théorie qui prend en compte l'interculturalité fait ainsi une part importante à l'interprétation libre des phénomènes anthropologiques inhérents à la culture génératrice de l'objet théâtral analysé. On ne nous objectera pas le fait de l'usage de méthodes d'analyse inappropriées parce que générées dans un contexte différent. En outre cette approche reconnaît les limites habituelles de la sémiologie théâtrale qui s'enorgueillissait de pouvoir délimiter les unités minimales dans l'analyse du spectacle ou qui proposait une catégorisation des éléments de la représentation en signes, une catégorisation figée, classificatoire aboutissant à une « liste morte » puisque ne pouvant pas induire nécessairement une lecture.
En effet, l'analyse sémiologique classique, il faut en convenir, au-delà de ses aspects rigoureux, n'est pas sans quelques problèmes d'autant plus qu'il est difficile d'isoler un signe théâtral, celui-ci étant la coïncidence non pas seulement d'un élément avec son signifié, mais d'une multitude d'éléments utilisant des canaux divers (acoustique, visuels) et provenant de sources aussi différentes les unes que les autres (lumière, décor, espace, musique)
Or la démarche analytique scientifique rigoureuse exige que les signes soient isolés, réduits à l'unité significative. Telle opération, n'est déjà pas très aisée dans l'absolu. Elle l'est encore moins dans ce cas précis où les outils de décodage des signes sont empruntés à plusieurs espaces culturels et renvoient à des référents dont l'interprétation n'obéit pas nécessairement à une logique unique.
La théorie productivo-réceptive qui envisage autant la production que la réception, même si elle couve certaines faiblesses (notamment le fait que l'on attende du spectateur qu'il soit suffisamment averti ou nanti d'outils de décodage), nous semble convenir davantage à notre démonstration. Nous partageons sur la question la même vision que P. Pavis quand il écrit que :
« La théorie productivo-réceptive tente toutefois de répartir le travail de mise en formes et en signes entres les instances productive et réceptive ; elle suppose que les unes ne peuvent ignorer les autres, mais qu'elles rusent avec et instaurent des stratégies et des pistes plus ou moins praticables. De cette conception productivo-réceptive résulte la stratégie interactive des instances productrice et réceptrice que nous devons chercher à produire en tant que créateur et à recevoir en tant que spectateur. Une telle stratégie évite de retomber dans le débat de l'intentionnalité de l'artiste producteur et de la subjectivité du spectateur-récepteur ; elle nous rappelle que ce n'est ni dans l'une, ni dans l'autre, mais dans leur séduction (et non-réductionn) mutuelle que nous devons chercher : séduction que les cultures en contact dans l'échange interculturel connaissent bien pour y succomber sans trêve, et non sans délice. » 35
Insuffisances du choix méthodologique
La stratégie adoptée, peut a priori, souffrir de certaines failles. On pourra nous objecter que pour démontrer « l'émergence d'une forme » , il aurait été plus adéquat d'adopter la perspective historique qui rend compte de l'évolution en suivant l'axe diachronique. Nous ne nourrissons pas l'ambition d'étudier quatre vingt ans de théâtre francophone en Afrique. D'autres l'ont déjà fait avant nous et brillamment fait. Nous voulons considérer les expériences actuelles comme étant un bond qualitatif. Ce saut dans le temps nous permet de travailler sur le concret observable.
On pourra également relever le paradoxe de vouloir dans notre étude démontrer à partir de modèles particuliers disparates l'émergence d'un système alors que nous refusons la notion de « théâtre africain » en raison de son caractère globalisant. 36 Nous voulons préciser que dans notre cas nous essayons de regrouper des éléments récurrents dans différentes formes pour attester d'une esthétique sous jacente. Nous invoquons pour notre défense que nous ne nous arrêtons pas à la localisation géographique pour induire une esthétique, ce qui nous semble avoir été la démarche incorrecte de ceux qui ont voulu faire du théâtre en Afrique un art nécessairement total. Nous pensons qu'il y a des théâtres en Afrique et que lorsqu'on analyse certains types de théâtre apparemment très éloignés les uns des autres, il y a une cohérence, une vision esthétique commune.
Comme nous venons de le signifier, rien ne rapproche d'emblée un spectacle de théâtre-rituel d'un spectacle de théâtre-forum par exemple. Alors que l'un semble se bâtir sur une parole poétique distanciée par la prédilection pour le symbole, l'autre par son caractère « d'évents » se situe dans un immédiat direct, sans détour. L'idée qu'il peut y avoir des convergences possibles ne relève donc que d'un postulat de départ. Mais c'est ce postulat qui est la base de la problématique sans quoi la perspective d'une démonstration est rendue impossible.
Enfin dans la démarche de caractérisation, le risque de la généralisation est toutefois important, puisque nous proposons une critériologie de l'esthétique de la participation. En effet, il faut reconnaître que chacune des formes théâtrales que sont le théâtre-rituel ou le théâtre-forum ou encore le concert-party entre autres, peut se prêter seule à une réflexion suffisamment nourrie. On pourrait donc nous faire le reproche de vouloir trop embrasser alors que nous pouvions nous contenter de faire une étude complète d'une seule forme. Or ici, l'objectif se veut l'expérimentation d'autres outils conceptuels que ceux qui ont prévalu à l'élaboration de travaux antérieurs que nous avons menés sous forme de monographie.
Nous voulons préciser que, quoique la perspective comparatiste nous amène très souvent à dégager des convergences entre les éléments du corpus, elle n'en occulte pas moins les spécificités. Les divergences de points de vue et d'orientation seront aussi relevées et analysées.
Une autre difficulté réside dans l'interprétation des éléments théâtraux. Les codes culturels traditionnels sont souvent hermétiques. Cela soit parce qu'ils appartiennent parfois à un rituel dont on a perdu la motivation première soit parce qu'ils ont un caractère sacré et ainsi ne livrent pas entièrement leurs secrets aux chercheurs. Certaines interprétations pourraient donc relever bien plus d'un regard ethnologique et d'une spéculation sans véritable objet avec la réalité originelle. La logique cartésienne n'est pas toujours une perspective d'analyse ou de lecture juste dès lors que l'on s'ouvre à l'interculturalité. Mais n'est-ce pas là aussi l'une des insuffisances inhérentes à tout projet herméneutique; l'approximation comme marge objective d'erreur dans la recherche du vrai ?
Enfin, peut-on prétendre à une épistémologie d'une manifestation de la culture? Celle ci est une donnée fluctuante, irrationnelle parfois dans ses manifestations, rebelle à la circonscription dans le temps et l'espace... au point qu'une vérité d'aujourd'hui puisse être demain un mensonge. Néanmoins il serait ridicule de s'arrêter à ce constat ; faute de quoi aucune recherche ne serait possible.
Somme toute, la perspective de cheminer dans la réflexion entre le fonctionnement cathartique de la représentation théâtrale et l'autre fonctionnement distancié est pour nous très exaltante. Pourrait-ce être le lieu de comprendre la complémentarité de ces deux types d'effets qu'on a si longtemps opposés? Peut-être aussi serait-ce l'occasion d'observer les frontières du profane et du sacré s'il s'en trouvait réellement, étant donné qu'il nous semble que ces types de perception n'existent que dans un rapport de miroir avec l'observant.
Il faut noter que les formes qui nous intéresseront en priorité sont : le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement, le kotéba thérapeutique. Il nous semble important d'associer à ces formes les compagnies phares qui ont fait de ces pratiques spécifiques l'essentiel de leurs préoccupations dramaturgiques. L'on étudiera donc le concert-party d'Azé Kokovivina, le théâtre-rituel du Bin Kadi Théâtre, le théâtre pour le développement de l'Atelier Théâtre Burkinabé et le kotéba thérapeutique du Groupe Psy. Nous ne nous priverons pas non plus des expériences développées dans d'autres cadres tant qu'elles peuvent apporter un éclairage enrichissant notamment celles menées par le Ki-Yi Mbock Théâtre de Werewere Liking ou le Kotéba d'Abidjan de Souleymane Koly entre autres.
La pertinence du choix de corpus indicatif ne réside pas uniquement dans les similitudes esthétiques que l'on peut observer et qui constituent le soubassement de notre problématique. Elle se justifie tout aussi par le fait que ces compagnies se sont toutes constituées autour de la décennie 1980-1990 et qu'aujourd'hui, elles sont toutes en pleine activité. Cette longévité est garante d'une cohésion de la démarche esthétique qu'elles ont adoptée, donc d'une possible qualité d'observation. En outre, leurs pratiques ont déjà fait l'objet d'analyse et d'études théoriques antérieures. Ce qui nous permet de nous appuyer sur des données écrites, des analyses consignées ; fait heureux quand on sait qu'habituellement, les essais sur la vie des compagnies théâtrales sont plutôt rares.
Cadre géographique : la sous-région de l'Afrique de l'Ouest francophone
L'Atelier Théâtre Burkinabé (Burkina Faso) et le Groupe Psy 37 (Mali) sont implantés dans la zone sahélienne, zone enclavée, où la sédentarisation des populations est très ancienne - on se souvient des royaumes du Mandingue, du Royaume Mossi -. En revanche, le Bin Kadi Théâtre (Côte d'Ivoire) et la Compagnie «Azé Kokovivina Concert-Band» (Togo oeuvrent dans la zone des côtes maritimes et des forêts : espace de passage où la sédentarisation est encore récente. Evidemment, toutes ces expériences ont lieu en Afrique de l'Ouest. 38 Mais les performances qu'elles réalisent, les situent à un niveau de représentativité qualitative incontestable. C'est d'ailleurs ce qui justifie que nous ayons choisi au plan de la localisation géographique le terme « Afrique Noire Francophone. » même si cela peut paraître globalisant. Il n'empêche que nous évoquerons également pour les besoins de la démonstration ou de la comparaison des formes pratiquées dans les pays anglophones que nous connaissons ou des autres pays d'Afrique n'appartenant pas nécessairement à la sous région de l'Afrique de l'Ouest.
Délimitation du cadre historique et périodisation
B. Kotchy établit la périodisation suivante quant à l'histoire du « théâtre africain d'expression française » :
« De 1949 à 1970, nous pourrons distinguer trois périodes dans l'étude du théâtre :
De 1949 à 1953 : c'est l'époque de Keita Fodéba ;
De 1954 à 1969 : la période des théâtres des centres culturels ;
De 1954 à 1970 : théâtre engagé et militant. » 39
Cette périodisation qui ne repose nullement sur des critères homogènes ne nous satisfait pas. Il faut d'ailleurs préciser que jusqu'aujourd'hui, les centres culturels demeurent des lieux de création théâtrale privilégiés et que l'expérience de Fodéba Keita ne manque pas de militantisme. C. Naugrette souligne à propos des tentatives de périodisation que :
« Le théâtre est peut-être le genre dont la délimitation est la plus assurée d'un point de vue pratique (les rubriques spécialisées de critique théâtrale/critique littéraire en sont un indice), et, en même temps, sur lequel l'historiographe a le plus de mal à employer des méthodes sûres en raison de l'appartenance du théâtre au monde du spectacle, c'est-à-dire en raison de tout l'aspect visuel et auditif de représentations, chaque fois uniques, qui ont lieu devant un public dont les réactions, collectives, sont chaque fois nouvelles. » 40
Quand bien même nous reconnaissons la difficulté de la périodisation dans l'historiographie littéraire, nous voulons limiter notre corpus aux expériences menées entre 1980 et 2000, une période intéressante au plan socio politique parce qu'englobant les différents mouvements politiques tendus vers la recherche de modèles démocratiques, une période où les schémas de développement ont privilégié l'approche participative par la décentralisation des instances de décision et la répartition des prérogatives dans la réalisation des projets de développement. Sur le plan littéraire et artistique le désenchantement post-indépendance a secrété des phénomènes de rejet des modèles hérités de la colonisation et impulsé des velléités de revendications identitaires fortes. Il faut dire que les années 1980 sont également marquées, par le retour en Afrique de bien des universitaires formés dans les universités françaises aux études théâtrales. Forts des acquis et d'une certaine expérience du théâtre, cette nouvelle élite qui devait enseigner les différentes disciplines théâtrales dans les universités nationales a lancé des troupes comme soutien à la recherche-action
La méthode de travail
Mis à part les lectures inhérentes à toute recherche, nous avons estimé qu'il fallait enraciner l'expérience dans un vécu pratique. Nous avons vécu l'expérience de l'Atelier Théâtre Burkinabé pendant sept saisons théâtrales. Ce qui nous a permis de participer d'une part comme comédien, coauteur des textes collectifs, organisateur des tournées et de festival, assistant metteur en scène et d'autre part en spectateur actif à un certain nombre de représentations théâtrales où sur le bord de la scène nous pouvions prendre des notes, consigner certaines réactions du public, enregistrer et parfois filmer. Pour le reste nous avons séjourné pendant des périodes plus ou moins courtes dans les villes où se pratiquent les autres formes. Faut-il préciser que nous avons effectué deux séjours en Côte d'Ivoire auprès du Bin Kadi Théâtre et Ki-Yi Mbock Théâtre ; trois séjours au Mali où nous avons non seulement participé à des séances de kotéba thérapeutique mais aussi à des spectacles de théâtre utile par le Nyogolon ? Quant au concert-party que nous avions au préalable découvert au Ghana en 1984, il nous est familier d'autant plus que nous avons habité le Togo pendant deux années et sommes souvent allés aux séances comme spectateur.
En outre nous avons mené des interviews auprès des responsables de ces compagnies, interviews sollicitées parfois à plusieurs reprises en nous réservant la possibilité de revenir sur les mêmes questions dans un intervalle de plusieurs années. C'est ainsi que nous avons interrogé par exemple Philippe Dauchez en 1990 au Burkina Faso pendant le Festival de Théâtre pour le Développement puis au Mali en 92 et enfin en 2002. Nous avons fait de même avec Marie-José Hourantier au Burkina Faso en 1987, en 1990 et 1996, 1997 en Côte d'Ivoire. Ces interviews dont nous saisissions l'opportunité à la faveur d'une représentation théâtrale, d'un festival, d'un projet de création ou d'une visite simple, nous ont permis d'avoir parfois à chaud, parfois dans une relation plus distanciée, un discours authentique. Quelques fois, le temps et la réalité du terrain ont fait mûrir certaines visions que les créateurs avaient au début de leurs expériences au point qu'ils en arrivaient à remettre en cause certains aspects de leur orientation première.
Il faut dire que la pratique du terrain (puisque nous-mêmes avions mis en place plusieurs groupes scolaires ou universitaires, monté des projets d'animation, des ateliers de création, des projets de production) nous a permis également d'observer, de comparer, de tirer des conclusions sur un certain nombre de points dont l'analyse était nécessaire. Pendant les festivals de théâtre (nous avons été membre fondateur du Festival de Théâtre pour le Développement) nous avions soumis des questionnaires aux artistes locaux et artistes invités de la sous-région, animé des tables rondes sur les thèmes saillants notamment la question linguistique ou l'horizon d'attente du public. Ce qui nous ont aidé à organiser notre réflexion, en marge d'autres types de festivals auxquels nous avons participé ( il faut dire que nous avons participé à dix éditions du Festival des Francophonies du Limousin depuis sa création c'est-à-dire en 1983, et qui nous offraient, elles aussi, l'opportunité de la différence.)
Enfin nous avons pu visionner des enregistrements vidéo présentant les travaux de certaines compagnies. Ce qui a été une source de renseignements fort utile. Bref nous avons mis à profit toutes les occasions nous permettant d'aller à la rencontre de ces pratiques théâtrales que nous interrogeons dans cette étude.
La méthodologie d'approche du travail s'articule sur trois axes principaux et nous amène ainsi à considérer trois grandes parties:
La première partie nous situe en plein champ de découverte des formes théâtrales du corpus et des compagnies qui les pratiquent. Cet inventaire des formes du théâtre de la participation est introduit par une analyse de la critique théâtrale et propose également en guise d'illustration une étude de cas rendant compte d'une expérience qui tente de se situer dans le dépassement des formes évoquées ici que sont le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement et le kotéba thérapeutique. Cette étude de cas est menée sur deux plans: les modalités de la création du texte Comme des flèches, 41 puis l'analyse sémiologique du spectacle monté à partir de ce texte.
La seconde partie intitulée « Emergence et contextualisation des nouvelles formes : le texte et ses variations » s'efforce d'interroger les conditions culturelles et socioéconomiques dans lesquelles a lieu cette éclosion des nouvelles formes théâtrales. Ici, la prétention n'est pas de faire de la sociologie du théâtre ; mais de révéler les problèmes liés à l'appropriation de l'exogène dans la pratique artistique : le texte et la dramaturgie, la valeur marchande du spectacle. En illustration, compte est rendu du contexte de production, de communication et de diffusion de Comme des flèches, l'accent étant mis sur les différents types de relation acteurs-spectateurs.
Enfin, la dernière partie consacrée à l'analyse des conditions esthétiques de la théâtralité, est le lieu d'observation d'un certain nombre de codes théâtraux notamment, l'espace, le temps, la scénographie, l'acteur et les types de jeu, l'horizon d'attente du public, etc. L'analyse comparative est appliquée aux éléments du corpus des formes théâtrales choisies et permet de dégager des similitudes. Les similitudes ou lieux de convergence seront définis comme critérium. Ce projet synthétique nous orientera sans doute vers l'esquisse d'une critériologie du « théâtre de la participation »
Cette partie se justifie par le fait qu'avant une analyse comparative, il convient de présenter les éléments qui entrent en ligne de compte en l'occurrence les esthétiques particulières qui vont nourrir la réflexion. C'est donc une incursion dans les démarches artistiques d'un certain nombre de compagnies qui nous intéressent, au-delà d'une carte d'identité à simple fonction référentielle. Parfois une étude de cas ou une relation des conditions de réalisation d'un spectacle s'impose pour mieux appréhender ces démarches. La concision ici a pour but de prémunir contre toute tendance à verser dans une juxtaposition de monographies. Nous ne nous attarderons ni sur les répertoires, ni sur les anecdotes particulières ayant prévalues à la création des compagnies. Il faut dire que la pertinence du choix de ces formes réside dans les similitudes que l'on peut observer dans les dramaturgies développées. En effet le choix des compagnies pratiquant ces formes théâtrales- ce que nous appelons corpus indicatif de base- , se justifie à plusieurs égards. Ces compagnies se sont toutes constituées autour de la décennie 1980 - 1990. Aujourd'hui, elles sont en pleine activité. Cette longévité est garante d'une cohésion de la démarche esthétique qu'elles ont adoptée, donc d'une possible qualité d'observation. Leurs pratiques ont déjà fait l'objet d'études théoriques dignes d'intérêt.
En outre nous évoquerons, dans une étude de cas (analyse dramaturgique et une lecture sémiologique) Comme des flèches, étude annoncée en introduction générale.
Cette partie devra en définitive nous permettre de jeter un faisceau de lumière sur les approches dramaturgiques et idéologiques globales qui sous tendent ces formes du théâtre de la participation et débroussailler des pistes de la recherche entreprise.
Le dynamisme du théâtre dans la sous région de Afrique de l'Ouest francophone est le résultat d'un parcours fait d'interrogations, d'errements, de remises en cause fondamentales ou de choix parfois hasardeux. L'apport des études universitaires et des réflexions des praticiens en a été le ferment. En effet, après l'essai fondateur de Bakary Traoré 42 en 1958, les réflexions de critiques universitaires européens et africains, d'enseignants et de différents praticiens ont d'une part mis en valeur les éléments de théâtralité contenus dans les manifestations traditionnelles africaines ludiques, festives, religieuses et profanes et d'autre part mieux défini les apports de la modernité, permettant qu'en définitive se cristallisent des idées-forces, base de tentatives esthétiques novatrices. A partir des années 1980, la critique, pour emboîter le pas à la production théâtrale, a peu à peu déserté le champ stérile de la querelle sur le pré-drame ou le pré-théâtre au sujet des manifestations traditionnelles africaines à forte charge de théâtralité pour davantage se pencher sur les pratiques nouvelles. Deux événements majeurs ont permis d'enraciner la réflexion en la faisant passer de l'étape d'investigation, d'inventorisation d'éléments de théâtralité à une étape qualitative : celle des comptes rendus et analyses d'expériences esthétiques véritables. Il s'agit des colloques d'Abidjan en 1970 et de Bamako en 1988. 43
Sans vouloir prétendre à une typologie de cette critique essentiellement constituée d'études académiques, l'on peut en préciser l'éventail sur la base des orientations thématiques. Deux orientations globales:
- Les études relatives à la sémiologie théâtrale 44 : Cette orientation a pour objet la description et l'analyse de manifestations traditionnelles théâtralisées et pour perspective la mise en relief de modèles et éléments théâtraux contenus dans les rituels profanes ou sacrés qui constituent des temps forts de la vie communautaire en Afrique. S'ajoutent à ces descriptions, les études sémiologiques menées autour des éléments constitutifs du théâtre, en l'occurrence, les personnages, l'espace, le décor, etc. ;
- Les études liées à la sociologie du théâtre 45 : cette deuxième orientation est constituée par l'analyse des rapports entre l'art dramatique et les politiques culturelles, l'objectif étant de traiter des fonctions sociales et politiques du théâtre et d'en démontrer la pertinence. Il s'agit à ce niveau, d'approches de sociocritique ou de critique historique.
Force est de constater que de façon générale, la critique relative au théâtre en Afrique souffre de bien d'insuffisances:
- beaucoup de praticiens n'éprouvent pas la nécessité d'une conceptualisation, d'une mise en perspective de leur pratique artistique ou simplement en confisquent les clefs ;
- très souvent les contraintes du terrain ne laissent pas de place à la théorisation. « Ou l'on travaille ou l'on archive; il est difficile de faire les deux à la fois », s'entend on dire par certains praticiens débordés par l'ampleur des difficultés d'organisation de la chaîne création-production ;
- face aux essais théoriques produits par les chercheurs praticiens, les réactions sont timides ou complaisantes ;
- assez souvent le caractère extrêmement polémique et passionnel d'un certain nombre de travaux de recherche fait dériver l'analyse vers des considérations d'autojustification identitaire plutôt subjectives qu'objectives ;
- la critique événementielle prend dans la plupart des cas l'allure de pamphlet polémique ou de texte promotionnel laudatif sans analyse. On sait d'ailleurs qu'assez souvent les journalistes reproduisent les documents publicitaires des compagnies.
Ces insuffisances, notons le, ont pour corollaire la rareté des matériaux conceptuels et méthodologiques de base. Il est de ce fait quelque peu malaisé de prétendre à un débat fouillé, en l'absence d'une terminologie précisément définie et en adéquation avec la réalité. Des tentatives toutefois osées mais dignes d'intérêt auraient pu jeter les bases du consensus. Hélas, souvent la folklorisation de type « drummologie », « griotique » ou bendrologie 46 qui accompagne ces tentatives enlèvent le caractère sérieux de la quête des outils conceptuels. C'est ce type de difficultés que relève Alain Ricard par ces propos :
« En fait il s'agissait de rassembler des textes d'analyse historique et critique, écrits en kiswahili, sur la théorie sociale et politique mais aussi sur la théorie esthétique. En effet les thèses sur la littérature swahili sont souvent faites ailleurs qu'en Tanzanie et l'habitude n'est pas prise d'un débat théorique en kiswahili. Or les questions d'aménagement linguistique ne se limitent pas à des listes de néologismes plus ou moins habilement construits, elles supposent une appropriation des terminologies par les usagers et la production d'un corpus de débats théoriques et critiques. » 47
Il faut signaler qu'aujourd'hui, la critique universitaire sur le théâtre en Afrique continue de s'enrichir d'ouvrages académiques de plus en plus fouillés, en témoigne l'essai de Pius Ngandu Nkashama intitulé Théâtre et scènes de spectacle, étude sur les dramaturgies et les arts gestuels 48 ou L'Afrique Noire et son théâtre au tournant du 20ème siècle 49 , ou encore Pour une critique du théâtre ivoirien contemporain 50 .
Quant aux questions essentielles que se pose la critique, elles peuvent se regrouper globalement en ces termes :
- comment sortir du carcan d'un théâtre occidental conventionnel peu conforme à l'horizon d'attente du public populaire africain ?
- comment jeter les bases d'un nouveau théâtre dont l'esthétique aurait une résonance dans la société actuelle ?
- les cultures traditionnelles offrent-elles à elles seules suffisamment de ressources esthétiques qui pourraient servir de substrat à l'élaboration d'un théâtre contextuellement plus juste ?
- comment traiter ces ressources traditionnelles sans abonder dans un intégrisme culturel tendant à exclure les cultures environnantes ou dominantes, la culture du moment?
- pourquoi donc n'évoquer de « théâtre africain » authentique qu'au travers d'une vision passéiste traditionnelle comme si la modernité devait être nécessairement synonyme d'acculturation? Comme si la modernité n'était pas justement dans l'appropriation de l'exogène et de la tradition par un processus de sélection et de digestion, la culture étant ipso facto la mémoire collective génératrice de toute créativité?
- quels sont donc les critères qui détermineraient un théâtre définitivement africain ?
Un rapide survol de quelques réactions de chercheurs ou de praticiens permet ici d'en donner une idée.
Un récapitulatif de l'évolution de l'histoire du théâtre nous fait constater qu'en Côte d'Ivoire, après la création de l'Ensemble Kotéba d'Abidjan par Souleymane Koly en 1976, le poète Zadi Zaourou lance le « didiga », une forme de théâtre s'inspirant des contes de chasseurs bété, Aboubakar Touré et Niangoran Porquet fondent la « griotique » et Niangoran Bouah la « drummologie » inspirés de l'art du griot et du « tam-tam ». Cette effervescence créative engendre de fait une effervescence au niveau de la critique événementielle. Et, comme par un effet de contagion, Marie-José Hourantier et Werewere Liking jettent les bases de ce qu'elles appellent « le théâtre-rituel » tandis que naissent en Haute Volta « le théâtre pour le développement » (sur l'initiative de Prosper Kompaoré qui après plusieurs tentatives de théâtre suivi de débats, contextualise les théories d'Augusto Boal sur le « théâtre de l'opprimé » 51 et innove ainsi par sa démarche participative) et au Mali, le «théâtre utile» (le kotéba est revisité et proposé comme tentative formelle d'un théâtre plus juste, répondant aux habitudes esthétiques du public par Philippe Dauchez et ses anciens élèves de l'Institut National des Arts.)
Déjà, Aboubakar Touré, dans son étude intitulée Le théâtre negro-africain : paradoxe ou vérité esthétique 52 s'appuyait sur le constat d'un malaise dans la création dramatique des années 1970. Pour lui, la sclérose du théâtre en Afrique se justifie par l'inadaptation des formes théâtrales héritées de la colonisation. Il met donc à l'index le phénomène de l'acculturation induit par la culture dominante:
« En tous les cas, la cérémonie occidentale du spectacle dramatique nous apparaît très éloignée des productions authentiques que l'Afrique noire peut fournir en matière de spectacles dramatiques. C'est pour cela que l'art du théâtre que la colonisation nous a imposé et que par la suite nous avons adopté nous apparaît comme un véritable paradoxe esthétique en ce sens qu'il est en rupture complète d'avec toute l'esthétique dramatique négro-africaine, qu'il ne libère pas la véritable expression de notre génie dramatique et que par conséquent, il est ressenti comme un véritable malaise aussi bien chez les artistes que chez le public. » 53
Selon A. Touré, c'est même d'une crise qu'il s'agit d'autant plus que les ambiguïtés vécues se localisent à deux niveaux :
- au plan traditionnel dans la mesure où il est faux de qualifier d'art du théâtre les manifestations dramatiques que l'on rencontre dans les cultures originelles africaines ;
- mais davantage au plan moderne dans la mesure où affirme t-il:
« L'adoption de notre part - au détriment de nos propres institutions dramatiques- de l'institution théâtrale nous a progressivement détournés de tout notre héritage ancestral et authentique en le réduisant au mimétisme et à la singerie du théâtre occidental. » 54
Il estime enfin que dans la mesure où la notion de théâtre ne traduit pas les manifestations spécifiques du « génie dramatique africain », l'adoption de cet art lui-même a entraîné chez les créateurs et leur public une rupture d'avec leur « génie propre ».
Quant à la définition de ce « génie créateur propre », après avoir fait l'esquisse d'une critériologie du théâtre négro-africain, il en tente une approche en ces termes:
« [...] l'on peut avancer que celui-ci se présente comme l'art de combiner -en vue de la création, avec la participation des spectateurs, une oeuvre dramatique cohérente, synthétique et improvisée - la totalité des moyens d'expressions vocaux, musicaux et corporels. » 55
La « griotique », institution dramatique inspirée de l'art du griot mandingue devra alors, selon le fondateur de la nouvelle esthétique « se substituer à l'institution théâtrale importée pour permettre, à l'intérieur d'un cadre approprié de se réconcilier avec le génie propre. » 56
D'autres travaux de chercheurs ou praticiens abondent dans le même sens de la quête des origines. Ces études, véritables fortifications contre les effets pervers persistants de la mission civilisatrice coloniale (dont la vitrine est le théâtre pratiqué par les tenants de William Ponty) sont souvent brandies comme des pièces à conviction, des attestations d'existence culturelle, des preuves pour la réhabilitation, documents à estampiller « Légitime Défense » pour reprendre le titre du journal des étudiants fondateurs de la Négritude.
Une dizaine d'années plus tard, plus précisément en 1988, un colloque qui se veut un état des lieux de la création dramatique restitue des positions plus nuancées. Jacqueline Henri-Leloup, adresse une mise en garde ferme contre les dangers de la folklorisation de la création :
« La richesse de la théâtralité du passé africain n'est plus à prouver: on a longuement et maintes fois montré que le conteur africain était un acteur et même un acteur particulièrement talentueux; on a dégagé les éléments théâtraux d'une soirée de contes au village: l'espace scénique, l'éclairage, le rôle d'un public à la fois acteur et critique. Sous le terme 'théâtre traditionnel', on a désigné aussi les danses sur l'aspect 'narratif' desquelles on a insisté, évoquant la puissance expressive des gestes, des attitudes, des mouvements, si proche du mime...
« ... puiser aux sources de sa propre culture trop longtemps délaissée ou méprisée c'est bien, c'est indispensable, c'est urgent. Mais pas pour l'exhumer comme un objet de musée figé dans un immobilisme stérile. Le premier danger en effet pour un jeune théâtre africain qui veut puiser aux sources de son passé c'est le folklore car, aussi intéressant, aussi utile qu'il soit, le folklore n'est que reprise de ce qui fut, il est artisanat. Il n'est pas un art. En rien une création. » 57
Ce à quoi comme un écho, Jean Pierre Guingane répond :
« Personnellement en tant que praticien de la scène, je considère l'ensemble de tout ce qu'on appelle 'théâtre traditionnel' ou 'représentations dramatiques à forte charge de théâtralité' comme une banque de données dont le créateur moderne que je me veux, s'inspire. Je prends un aspect de ce théâtre qui m'intéresse et je l'utilise comme je l'entends. » 58
Werewere Liking pousse plus loin et revendique la liberté dans le choix des sources de la création en exigeant que l'on ne confine pas la créativité dans un phénomène de repli frileux vers la tradition. Intéressant, venant de l'une des initiatrices du théâtre-rituel dont le credo reste la revalorisation des sources de la théâtralité africaine notamment les rituels.
« Nous voulons pouvoir librement nous inspirer d'un nô japonais ou d'un western spaghetti, les digérer et en nourrir notre créativité sans pour autant cesser d'être africains. De même nous refusons de nous priver de l'inspiration de nos cultures tout simplement parce que Picasso s'en est déjà inspiré! Nous essayons de profiter de tout le patrimoine humain spirituel comme technologique pour atteindre la compétitivité internationale comme tous les autres créateurs artistiques ou scientifiques du monde entier, sans que l'on nous demande de réinventer « une machine à vapeur » typiquement africaine! » 59
Cette volonté commune d'ouverture rassure et dissipe les appréhensions qu'a pu faire naître ce mouvement initial que Koffi Kwahulé appellera plus tard « la dérive intégriste » c'est-à-dire un théâtre fait contre et non pour, qui se pose comme la « résurgence d'un certain discours négritudien dans l'idéologie et la forme. » 60 Pour nous, elle est manifeste d'un repli objectif, conséquence des difficultés de contextualisation des approches esthétiques proposées. Le désenchantement relatif aux conditions matérielles de la création (difficultés financières, manque d'intérêt des pouvoirs publics, les exigences du marché du spectacle au Nord, les influences des réseaux de distribution, etc.), s'est traduit par une réorientation de la ferveur initiale vers une vision plus réaliste des choix esthétiques. La prédétermination des « critères d'africanité d'un théâtre africain » ( Zadi Zaourou parle de « l'équilibrage méticuleux du plus grand nombre des langages possibles : la chorégraphie, la musique, la gestuelle » 61 ), nous semble t-il, avait également fini par entraver paradoxalement l'évolution de la recherche. Le « déjà acquis » a entraîné une espèce de sclérose du théâtre. Ahmadou Chab Touré fait le constat d'une impasse et s'en inquiète, prenant à témoin l'inadéquation de la conception scénographique du kotéba :
« Si l'idée d'un retour au kotéba a été une bonne chose sur le plan de l'investigation d'un patrimoine théâtral ancien, son exploitation par les uns et les autres manquait d'imagination... D'un spectacle à l'autre l'ambition véritablement théâtrale s'est émoussé, l'imagination est tombée en panne. » 62
«[ ... ] si dans le kotéba traditionnellement, le décor se confond avec le lieu de jeu, en l'occurrence la place du village (place réelle de fête avec des murs réels, des arbres réels etc.), ailleurs, dans les nouveaux spectacles de kotéba, un nombre important d'accessoires surimposent un décor au lieu. Et cela donne des spectacles d'un réalisme inesthétique souvent ennuyeux. » 63
Pour Koffi Kwahulé, le théâtre en Afrique marque le pas parce que les créateurs, qui veulent coûte que coûte s'installer dans la reproduction des formes de théâtralisation traditionnelles, sont à la source d'une certaine imposture dans les critères de définition de ce qu'ils appellent « le théâtre africain » inspiré des cultures africaines. Prenant à partie l'avant-garde qui « s'installe dans les coussins douillets de l'arrière garde », Kwahulé assène de véritables coups de boutoirs :
«[...] Si l'on se réfère aux déclarations des novateurs, les critères d'africanité se cristallisent autour de la musique, de la danse, du recours aux formes traditionnelles et négro-africaines et du concept d'art total
« ...Or il se trouve que tout cela n'a rien 'd'authentiquement africain'... Alors en quoi réside l'africanité réelle de ce théâtre plus africain? » Outre le fait que l'inefficacité de la totalisation de tous les arts reste à démontrer, rappelons qu'elle n'a rien d'exclusivement négro-africain et que sur tous les continents, à ce moment ou à un autre, les hommes l'ont pratiquée. Le théâtre balinais, le kabuki, les théâtres rituels d'Océanie, le kathakali... relèvent de la même volonté totalisatrice. » 64
Son souhait c'est que l'on considère le théâtre lui-même comme le premier objet de sa contestation, le lieu où il faut à chaque fois tout recommencer, le lieu de l'histoire comme création d'un sens jusque là invisible et non la récitation complaisante du déjà là :
« Il s'agit d'envisager le théâtre non pas dans ce qu'il est ou aurait été mais dans ce qu'il doit être pour une humanité chargée des images de Dallas, de Rambo, de Maradona, de Michael Jackson, du chômage, des missiles, de la conquête spatiale, de l'écroulement du Mur, de Mandela libre... » 65
Ce que Chab souhaite également quand il dit à propos du kotéba :
« Le kotéba en tant qu'héritage théâtral n'est et ne sera que le fond de l'esthétique théâtrale qu'il faut sans cesse inventer en croisant les formes et les expressions diverses que nous offrent les cultures et les expériences théâtrales de par le monde. » 66
On est rendu très loin de l'époque de la polémique sur les origines du théâtre en Afrique, polémique qui a soulevé bien des passions. L'on est également rendu loin des formes esthétiques totalisatrices et reproductrices des schémas préétablis. Une vision plus objective ouverte à l'interculturalité et à la liberté créative permet qu'aujourd'hui s'enracinent des choix qui se défendent parce que prenant en compte l'horizon d'attente du public.
Néanmoins, toutes ces réflexions laissent transpirer le malaise à plusieurs niveaux : malaise dans le choix des matériaux de base à la création, malaise dans les instruments de sa diffusion, malaise dans la relation au public, malaise quant à la circonscription même du domaine de définition du théâtre. Les deux dernières réactions tendent même à sanctionner plutôt négativement les pratiques qui théoriquement se réclament d'une avant-garde résolument tournée vers l'avenir mais qui, paradoxalement, dans le processus de réalisation, innovent difficilement.
Ce parcours sélectif de la critique - puisque nous le voulions juste indicatif de la situation -, suscite une question essentielle : le constat de la sclérose consacre t-il désormais l'échec de ces expériences théâtrales? Non, voulons nous répondre ! Pour nous, l'émergence est difficile parce que la parturition prend le temps de sa gestation dans un contexte de mutation sociale ou les tentatives d'affirmation identitaire rencontrent ou s'opposent aux phénomènes d'altérité. Justement ! L'objet de notre recherche sera de démontrer que des codes existent et font donc de ces expériences théâtrales des systèmes à part entière, observables. Il sera alors possible de prouver que l'un des centres d'intérêt c'est le modèle participatif qui se dégage de ces systèmes.
Si un certain nombre de critiques appelle « théâtre africain » toutes les manifestations théâtralisées depuis les origines de la vie, les autres font naître « le théâtre africain » au début du siècle dans les cours de l'Ecole William Ponty et à Bingerville, cela par opposition au « théâtre traditionnel » qui, lui, serait assimilable au différentes cérémonies rituelles profanes ou sacrées ayant toujours ponctué l'existence des peuples.
Il est de notoriété commune que les opérations de caractérisation sont souvent réductrices. C'est d'ailleurs en cela qu'elles deviennent source de polémiques insidieuses. Ainsi, avant toute spéculation, il nous semble indispensable de clarifier notre propos sur le concept de « théâtre africain », sujet de sempiternels débats.
Dans le cas de la querelle stérile que suscite le concept de « théâtre africain », l'on peut citer trois origines fondamentales à la polémique :
- la difficulté de circonscrire le champ sémantique que draine le concept de « théâtre » ;
- l'ignorance, la condescendance et la complaisance globalisante, maladies infantiles de la critique ;
- la nécessité de l'affirmation identitaire face au phénomène d'acculturation corollaire de l'hégémonie des cultures dominantes dans le processus colonial.
Primo, le champ sémantique de la notion de théâtre est vaste et s'étend parfois de la moindre tentative de mise en représentation dans le quotidien banal à la mise en scène élaborée et donnée en spectacle. En effet, dès lors qu'un individu se trouve dans l'exercice d'un rôle social qui exige qu'il abandonne une part de lui-même pour endosser les attributs de ce rôle, il est en situation de représentation et de fait est en passe d'être « personnage. » Il suffit que le regard de l'autre lui reconnaisse ce rôle pour que naisse la théâtralité. La confusion fréquente entre théâtralisation et théâtralité alimente le débat. Patrice Pavis définit avec clarté le mot théâtralisation en ces termes:
« Théâtraliser un événement ou un texte c'est l'interpréter scéniquement en utilisant scènes et comédiens pour camper la situation. L'élément visuel de la scène et la mise en situation des discours sont les marques de la théâtralisation. » 67
Aussi, tandis que la théâtralisation relève d'une volonté de spectacularisation, d'une mise en procès, d'une mise en mouvement, la théâtralité, elle, réside dans l'effet produit, le rendu, le constat définitif. La théâtralité serait alors cette :
« (...) épaisseur de signes et de sensations qui s'édifie sur la scène à partir de l'argument écrit, cette sorte de perception oecuménique des artifices sensuels, gestes, tons, distances, substances, lumières, qui submerge le texte sous la plénitude de son langage extérieur » 68
A l'analyse, s'il n'y a pas de théâtralisation sans théâtralité; la réciproque, elle, n'est pas toujours de mise. En effet l'on peut relever des éléments de théâtralité dans un événement, une situation fortuite, qui ne poursuit pas l'objectif de la spectacularisation. Si à chaque fois que l'on décèle des éléments de théâtralité dans un événement l'on qualifie celui-ci de « théâtre », l'amalgame installe le quiproquo.
Dans l'épineux cas des rituels théâtralisés, l'opposition théâtre /rites tient du choix de point de vue.