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COMPTE-RENDU DE LECTURE
Proposé par Pierrette Herzberger-Fofana
Friedrich Alexander Universität

China Keitetsi. Sie nahmen mir die Mutter und gaben mir ein Gewehr. Mein Leben als Soldatin. (Ils m'ont pris ma mère et m'ont donné un fusil. Ma vie en tant que fille-soldat) München: Editions Ullstein 2002, 336p.

Original en danois. « Mit liv som barnesoldat i Uganda ». Copenhagen: Ekstra Bladets Forlag 2002, 337p.


Le roman de China Keitetsi est actuellement un best-seller en Allemagne. Il vient d' être traduit du danois en allemand et doit paraître sous peu en anglais. Il s' agit d' un récit authentique, car l'auteur raconte sa vie en tant que fille-soldat dans les forces armées du « National Resistance Army » de l' Ouganda.

China Keitetsi est née dans un village à l'ouest de Kampala. Elle a aujourd'hui 26 ans et vit à Söborg, au Danemark, où elle travaille dans un jardin d'enfants et accomplit parallèlement une formation pour devenir assistante sociale.

La trame de l'histoire se passe en Ouganda entre 1982 et 1992. L'auteur rapporte en filigrane, la situation politique dans laquelle baigne l'Ouganda. En 1982, Dr. Milton Obote, le président et despote combat son adversaire Yoveri Museveni. Convaincu que le N.R.A est soutenue par les Tutsis, Obote ordonne qu'ils soient expulsés vers le Ruanda où une mort certaine les attend. Une vague de haine déferle sur tout le pays. Les paysans qui jusque-là ployaient sous le joug des Tutsis, se vengent. Ils exigent que les Tutsis rendent la terre aux natifs du pays. En effet, le père de China est un « tutsi », juriste de formation et propriétaire terrien. Il traite durement ses employés, mais aussi ses propres enfants. Les journaliers tuent le bétail du père et le destituent de ses biens. Dès lors, le propriétaire terrien doit s'enfuir avec sa famille. China décide de chercher sa véritable mère. Elle est déçue lorsqu'elle l'a retrouve. La rencontre entre la mère et fille ne répond pas aux aspirations de China qui s'enfuit. Elle tombe dans un guet-apens. Les soldats qui travaillent à la solde de Museveni l'obligent à intégrer les rangs de l'armée rebelle, car elle est «tutsie ».

A l'âge de 10 ans China Keitetsi est ainsi enrôlée de force par des rebelles dans les forces armées « National Resistance Army » non loin de Kampala. Dès lors, elle sera à la merci des hommes de Museveni. Ce dernier se targue d'être le « père de tous les enfants-soldats. ». Selon l'auteur, « les enfants-soldats » sont une invention de Museveni, qui a compris très tôt combien il est facile de manipuler des enfants qui n'ont aucune perspective d'avenir, soit parce qu'ils sont abandonnés et voués à la rue, soit parce qu'ils sont orphelins. Il serait aussi le premier chef d'état africain à avoir utilisé des enfants en temps de guerre.

China va découvrir un monde de violence et de haine. Compte tenu de sa taille, elle n'est pas en mesure de porter un fusil au début, aussi les rebelles la chargent d'attirer les soldats du gouvernement en faisant semblant de jouer au bord de la route. Plus tard, elle reçoit une formation militaire et combat comme soldat sur le front. Elle participe à tous les combats jusqu'à la prise de la capitale, Kampala. Elle assure ensuite la sécurité de militaires gradés en assumant les fonctions de garde rapprochée.

La vie dans le camp militaire est marquée par la boisson, la violence et la drogue. Les enfants, fidèles soldats, sont les combattants les plus farouches et les plus cruels, d'autant plus qu'ils sont dans la plupart des cas drogués avant le combat. Torturer l'adversaire devient un acte de routine, un jeu pour ces enfants qui apparaissent aussi comme des soldats loyaux, prêts à sacrifier leur vie pour une cause dont ils ne sont pas en mesure de connaître les tenants et aboutissants. :

« Wir waren zu jung, um zu begreifen, dass die Taten, die wir an unseren Gefangenen begingen, sich in einen Alptraum verwandelten, der uns nicht mehr losließe. Dass uns unsere Taten ein Leben lang verfolgen würden. Wir Kinder begingen im Namen unserer Anführer jede Menge Greultaten- nur um ihnen eine Freude zu bereiten" (p. 124)

(Nous étions trop jeunes pour comprendre que les actes que nous accomplissions sur les prisonniers se métamorphoseraient en cauchemars qui hanteraient toujours nos esprits et nous poursuivraient à tout jamais. Nous autres, enfants, nous avons commis toutes sortes d'atrocités au nom de nos chefs, uniquement pour leur faire plaisir. Ma traduction)

Sa liaison avec le lieutenant-colonel, Moses Drago Kaima, lui apporte un peu de chaleur. Elle enfante d'un petit garçon, mais entre-temps la flamme de son amour s'est estompée et China se retrouve seule. Elle élève son fils dans le camp militaire. En effet, les forces rebelles ont prévu une caserne pour les filles-mères vu le nombre croissant au cours des années. Dans la plupart des cas, les mères-soldats ne sont pas en mesure de savoir qui est le géniteur, car ses nourrissons sont le fruit de viols.

A l'âge de 19 ans, China parvient à s'enfuir pour la première fois et abandonne son fils à son père. Cependant la liberté tant convoitée ne lui offre aucune perspective de travail, elle retourne de son plein gré chez ses ravisseurs. Elle ne connaît que le métier de soldat comme elle l'affirme à maintes reprises au cours du récit. A la suite d'un accident, elle est recherchée par la milice, China s'enfuit de l'armée et commence son odyssée à travers plusieurs pays d'Afrique. Elle se rend d'abord au Kenya dans l'espoir d'obtenir un visa d'entrée pour les Etats-Unis. Là, elle se heurte aux nouvelles mesures judiciaires prises par le gouvernement américain, puis elle va en Tanzanie, en Zambie, au Zimbabwe et finalement elle atterrit en Afrique du sud où elle parvient à obtenir le statut de réfugiée. Grâce aux interventions du Haut Commissariat pour les Réfugiées des Nations-Unies, le Danemark lui offre l'asile et accepte de l'accueillir en 1999. Entre-temps China est devenue mère d'une petite fille qu'elle laisse à la charge de la famille de son conjoint en Afrique du sud. Elle cache l'existence de sa fille aux autorités par crainte de ne pas obtenir le visa pour l'Europe.

A la suite des soins thérapeutiques et d'un examen psychiatrique au Danemark, China parvient à se libérer des démons qui l'obsèdent en couchant sur le papier son expérience. Ecrire devient la meilleure thérapie pour l'auteur qui peu à peu apprend à discerner les victimes des coupables, à reconnaître le bien du mal. Elle use maintenant des mots comme d'une arme et s'engage auprès des instances internationales contre le sort des enfants-soldats. C'est ainsi qu'elle a tenu un discours à la tribune des Nations-Unies lors de la conférence sur l'enfance au mois de mai 2002 à New York.

China Keitetsi fait partie des 300 000 enfants qui, dans le monde entier sont recrutés comme soldats. Mais c'est la première fois, qu'une voix féminine s'élève et fait pénétrer le lecteur dans le monde des filles-soldats, soumis aux exactions et brutalités de leurs supérieures. Déjà à l' âge de 10 ans, China sert à assouvir les instincts bestiaux de la soldatesque. Viols, coups et blessures sont le lot de son existence durant plusieurs années.

Le récit est empreint d'une atmosphère de violence inouïe. Dès sa prime enfance, China est sevrée d'amour. Après le divorce de ses parents, son père, l'a enlevée à sa mère à l'âge de six mois et la maltraite. Elle grandit dans la ferme paternelle avec d'autres frères et soeurs qui subissent le même sort. Son père la roue de coups ainsi que sa marâtre qui la charge de besognes qui dépassent ses forces.

Plus tard, elle apprend à tuer son prochain sans avoir d'états d'âme. La vie humaine perd toute sa signification. Les combats la rendent insensibles aux souffrances d'autrui. Elle semble même jouir du prestige et de la force que lui confère son arme.

Aujourd'hui China Keitetsi pense avec amertume à l'époque qui a marqué son caractère et sa personnalité. Durant des années, son fusil « uzi » lui a permis d'assurer sa propre protection face aux assaillants des forces gouvernementales mais aussi aux civils. La guérison de cette conscience martyrisée par les siens durera probablement longtemps, jusqu'à ce que les images de sa vie de soldat disparaissent en partie de son subconscient.

L'auteur livre le récit d'une enfance spoliée par une guerre civile à laquelle elle a activement pris part. Elle est devenue ainsi le témoin oculaire et la combattante active d'une lutte qui a ensanglanté durant dix ans, l'Ouganda, le pays qui fut jadis surnommé, la perle de l'Afrique.

Pierrette Herzberger-Fofana


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Editor (jeanmarie.volet@uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Created: 23 December 2002
http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/ChinaKeitetsi.html