Les bêtises de Napoléon
Gisèle Hountondji
 Chronique (2002) 

Nous ne sommes pas obligés de suivre Napoléon dans ses bêtises, ni la France dans ses sottises. D'ailleurs Napoléon n'était pas Français, il était Corse. Et en Corse bon teint, son code, si j'ai bonne mémoire, ne permettait pas aux femmes d'exercer un métier: elles devaient demander d'abord l'autorisation de leur mari. Elles n'avaient pas le droit de vote et elles ne pouvaient pas avoir un compte-chèque sans l'autorisation de leur mari.

C'est bien loin derrière nous tout cela, mais pas si loin que ça car nulle part sur nos extraits d'Acte de Naissance il n'est mentionné la profession de notre mère (quand profession elle a). Pourquoi?

La question m'est venue à l'esprit d'autant plus qu'il est mentionné pour profession du Père: « Ecrivain RBN »! Sachant ce que c'est qu'un écrivain, mon sang n'a fait qu'un tour dans ma poitrine. Une mère sans profession et un père écrivain... avec enfant? Renseignements pris, cette mère avait bien une profession et en fait d'écrivain, le père du fameux « Acte de Naissance » n'était qu'un commis aux écritures dans l'administration des chemins de fer. Voilà qui était plus rassurant. Mais fallait-il cacher la profession de la mère et pourquoi continuer à le faire aujourd'hui comme s'il s'agissait d'une quantité négligeable, d'un fait qui ne mérite pas attention?

Depuis longtemps, bien des femmes ont compris que « leur premier mari, c'est leur métier. » Autrement dit, femme qui n'a pas de métier n'a pas de mari. A la place, elle aura un dictateur inconscient et impénitent, c'est naturel! Toutes celles qui n'avaient pas compris cela avant leur mariage le regrettent amèrement aujourd'hui.

D'ailleurs, « le travail libère l'homme » mais surtout la femme; il est source de satisfaction morale, facteur d'épanouissement, etc... sinon comment expliquer que les épouses de nos chefs et autres milliardaires dits tranquilles travaillent?

Nous femmes, devons cet heureux retournement de situation à la deuxième guerre mondiale, où les femmes travaillant dans les usines ont su montrer ce dont elles étaient capables, c'est-à-dire gagner autant sinon plus d'argent que les hommes en exerçant un métier.

Grâce aux suffragettes en Angleterre, nous avons pu obtenir le droit de vote et grâce au Mlf des années 70 en France, nous avons eu le droit de disposer librement de notre corps en décidant ou non d'aller à la maternité.

La combativité des unes profite toujours à la passivité des autres. Les autres, c'est la majorité silencieuse des africaines qui, terriblement conditionnées, n'ont même pas encore pris conscience de leur situation de femmes dominées.

Après les élections présidentielles de mars 2001, diverses émissions-radio avaient été organisées pour en commenter les résultats. A propos de l'unique femme candidate, d'autres femmes déclaraient de façon péremptoire: « Tant que celle-là ne sera pas sous le toit d'un homme, elle n'aura aucune chance... Personne ne votera pour elle ». Et une lycéenne d'ajouter: « De toutes les façons, si vous votez pour elle, elle utilisera tout l'argent du pays pour faire la toilette avec ... ». C'est dire à quel point les femmes béninoises sont encore conditionnées. Je trouve cela désespérant, car cette brave femme qui a osé se présenter n'a vraiment pas besoin d'un homme pour manger, boire et dormir en paix. Au contraire! C'est le moins qu'on exigerait d'elle pour lui accorder un vote.

Autrefois, il a fallu se battre pour avoir accès à un emploi rémunéré et aujourd'hui, il faut encore se battre car le chômage endémique n'est pas pour arranger les choses.

A compétence égale, on préfère encore prendre les hommes; devant leur gros ventre et leur grosse cravate, une jeune fille n'a aucune chance.

Pour une émancipation réelle, l'exercice d'un emploi bien rémunéré devient plus que jamais un Must. C'est la condition sine qua non à toute libération. Alors, pourquoi ne pas en faire mention dans l'Extrait d'Acte de Naissance béninois?

Qu'est-ce que ça changerait, me demanderiez-vous... peut-être pas grand chose. Mais une chose est sûre: parmi les nombreuses injustices faites aux femmes, ce serait au moins une injustice en moins.

Publié dans La Nouvelle Tribune (Cotonou) No 118, 8 mai 2002, p.2.
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