Adjoua Flore Kouamé
Auteur du roman "La valse des tourments"
Directeur Adjoint du Cabinet au Ministère de l'Intérieur de Côte d'Ivoire

Un entretien proposé par Jean-Marie Volet
  Abidjan, juillet 1999  

Vous êtes Administrateur de formation et vous occupez des fonctions ministérielles très importantes, comment l'envie d'écrire vous est-elle venue et pour quelles raisons avez-vous écrit un roman ?

J'avais le désir très profond d'écrire. J'ai toujours été attirée par la littérature, j'aime beaucoup lire et même si mon cursus universitaire ne m'a pas permis de continuer dans la filière des lettres modernes, j'ai toujours voulu être très proche de la création littéraire. Pour moi, le problème n'est pas tellement de savoir ce qui m'a conduite à la littérature : c'est un peu comme si on demandait à quelqu'un pourquoi il aime le chocolat. J'aime écrire, j'aime la création littéraire. La question qu'il serait intéressant de me poser, c'est : "Qu'est-ce-qui m'a poussée à faire publier mon roman" ? Et la réponse serait : "Les encouragements de ceux qui ont eu l'occasion de lire mes manuscrits". Si vous voulez, c'est une aventure que j'ai tentée et qui a été bénéfique. Cela m'encourage donc à continuer.

En lisant votre roman, j'ai eu l'impression qu'un des thèmes importants du livre était la violence : violence contre les enfants, violence contre les femmes...Est-ce-que c'est vraiment un des thèmes de votre livre ?

C'est vrai que c'est un livre un peu paradoxal. Je l'ai écrit comme un hymne à l'amour et curieusement, à travers les lignes de ce roman, on remarque qu'il y a beaucoup de scènes de violence. En fait, pour voir l'amour, il faut qu'il y ait des contre exemples de l'amour. Ils devraient conduire l'homme à ne pas désespérer de l'homme, à se dire que même dans cet univers fait de violence, il y a encore de la place pour la fraternité, pour la communion des êtres créés à l'image de Dieu et donc finalement pour l'amour. Vous avez raison, nous évoluons dans un univers de violence et pourtant le message que j'ai voulu faire passer, qui est très fort, est un message d'amour.

Ce qui n'empêche pas vos personnages de devoir faire face à des conditions de vie extrêmement difficiles. Est-ce que cela reflète une situation typiquement africaine ou est-ce que les difficultés de vos personnages sont surtout liées à des conditions économiques quasi universelles ?

Bien que le roman se situe dans un cadre culturellement africain, les faits de violence qui sont évoqués sont universels. La violence contre les enfants est absolument universelle et n'est pas spécialement liée à la société africaine. La violence contre les femmes, les actes de banditisme ou les trafics de drogue sont également des problèmes qui existent quelque soit le pays et l'environnement culturel dans lequel on se trouve. Il ne s'agit donc pas de savoir si c'est l'environnement africain qui crée ce type de problème, il s'agit plutôt, à mon avis, de rechercher comment surmonter, où que nous soyons, ce type d'actes.

Et, vous proposez deux solutions, deux alternatives : un homme qui devient de plus en plus dur, le personnage principal, et une femme qui décide de rester extrêmement sereine, même si elle est maltraitée, victime d'injustice. Il ne me semble pas que vous condamniez l'un ou l'autre. Au contraire, il semble que vous faites preuve d'une grande tolérance vis à vis de l'un et de l'autre.

Ce que vous dites est parfaitement exact. Un lecteur m'a dit : "Vous avez réussi à me rendre cet homme sympathique et pourtant je ne sais rien sur ce monsieur". C'est parce que derrière l'homme méchant, disons, dans le coeur de l'homme méchant, il y a une petite lueur d'amour, une petite lueur de bonté, mais qui n'a pas su s'épanouir. Pourquoi cet homme était-il si violent ? Parce qu'il n'a pas reçu l'amour auquel a droit tout enfant. Est-ce-qu'une personne qui n'a pas connu l'amour, peut donner l'amour ? Non, on ne peut donner que ce que l'on a reçu. Et c'est pour cela qu'il y a deux victimes dans ce roman. La première victime c'est celle sur qui on exerce la violence et l'autre victime c'est la personne qui est violente. Cette dernière est victime de ses blessures d'enfance, de son environnement mais cela, néanmoins, n'enlève pas sa responsabilité personnelle parce que nous avons le choix entre le bien et le mal. Le personnage de Tanko est un homme qui a pu devenir sympathique aux yeux du lecteur parce que finalement la solution contre la violence n'est pas la condamnation. Il s'agit plutôt d'aider la personne à comprendre pourquoi elle a réalisé des actes négatifs et de l'aider à se réinsérer dans la société comme toute personne violente. Voilà un peu le message que j'essaie de faire passer dans ce roman.

Est-ce-que vous pensez qu'il est possible de nos jours, avec toutes les difficultés que rencontrent les jeunes, d'être optimiste ?

Je suis très optimiste car je crois fortement en Dieu. ‚ela peut sembler simpliste à priori. Je pars du principe que tant que l'homme n'aura pas fait la paix avec Dieu, il ne peut pas faire la paix avec lui-même et avec les autres. C'est pour cela que vous voyez deux personnages "antinomiques". Vous avez d'une part le mentor de Tanko, le maître sorcier, symbole de la méchanceté, de la violence; et de l'autre côté, Mère Angèle la religieuse qui a donné sa vie à Dieu, qui est le mentor de Sarah et qui a su la conduire, malgré tout ce qu'elle a subi, à une certaine sérénité, à une certaine paix avec elle-même qui l'a amenée à faire la paix avec Tanko. Qu'est-ce-qui va réconcilier Tanko avec les autres : c'est l'amour, c'est à dire l'image de l'enfance qu'il n'a pas connu. La solution que je propose pour remédier à la violence, à la méchanceté, à tout ce que vous pouvez imaginer comme maux de notre société, c'est Dieu. Je crois que le problème de l'homme est parti du fait qu'il a rompu les ponts avec la source de la création, la source de l'harmonie, la source de la paix. Tant que l'homme ne fera pas la paix avec Dieu, il n'y aura pas la paix sur terre. Je demeure donc optimiste, parce que je suis convaincue que Dieu peut changer une vie. Je suis convaincue que le pire bandit peut devenir un homme acceptable dans la société à partir du moment où il aura fait la paix avec lui-même et avec Dieu.

D'où l'importance des Eglises et des mouvements religieux en Côte d'Ivoire qui, selon vous, offrent un chemin vers la liberté et la paix de l'âme.

L'homme est un être physique, il a donc des besoins physiques, matériels, mais l'homme est aussi esprit et âme, donc l'équilibre de l'homme ne peut pas s'établir si on se contente seulement de répondre à ses besoins à la fois physiques et matériels. C'est pour cela qu'il faut aussi répondre à ses besoins spirituels et je suis bien placée pour le savoir. L'Etat, le Gouvernement, s'occupe de l'homme physique : problème de santé, problème d'éducation..., c'est à la charge de l'Etat. Pour un pays comme le nôtre, qui est un pays laïque, il est bon également qu'on laisse de la place à ceux qui ont à charge l'homme au plan spirituel. Tout le monde ressent ce besoin, cette soif de combler le vide spirituel qu'il y a en lui; c'est là qu'intervient le culte, la religion. Je crois que les mouvements religieux ont leur place dans notre société, je crois qu'ils peuvent aider les gens par leur exemple de vie, par leur message. Il faut apporter des solutions aux problèmes spirituels de l'homme, étant entendu qu'ils doivent demeurer en harmonie avec la source de l'amour qui est Dieu.

Ma question va vous paraître un peu incongrue après ce que vous venez de nous dire mais, je trouve que quand on lit votre ouvrage, on a l'impression d'être à l'intersection du roman policier, du roman d'amour et du roman tout court. Pour vous, où se situe votre roman ?

Je vais vous avouer quelque chose, j'ai un faible pour les romans policiers. J'aime le suspense, pas spécialement dans les romans policiers, dans tous les genres. J'aime tout ce qui amène le lecteur à s'interroger, à rechercher, à savoir qui est responsable de telle action... (J'ouvre une parenthèse pour dire que mon second roman va vraiment aller dans le sens du suspens policier.) C'est vraiment quelque chose qui m'attire énormément, on le ressent donc dans mes écrits, mais, je ne veux pas me limiter à cela. Je veux aussi faire passer des messages. Le suspens et l'histoire que je raconte sont un prétexte pour faire passer mes convictions, c'est une manière de dire à mes lecteurs : " Par delà les histoires que vous lisez, chercher des repères dans votre vie".

Au départ, on écrit pour soi-même et à un moment donné, on espère que ça deviendra un bon moyen de communication.

Oui. Je suis contente quand le lecteur se retrouve dans ce que j'écris mais mon but est de faire passer un message.


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Editor (jvolet@cyllene.uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Created: 11 Febuary 2000 Last updated: 5 July 2001
http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/Kouameinterview.html