Aïssatou Cissé
Auteur de la nouvelle "Linguère Fatim"
(Dakar : Nouvelles Editions Sénégalaises, 2005)
Interview réalisée en décembre 2004

Fatim Djeumbet Dieng, le personnage central de votre nouvelle, est une femme courageuse, persévérante et humble en dépit de son rang royal. Qu'est-ce qui vous a inspiré et incité à écrire cette nouvelle ?

J'ai tiré mon inspiration de la poissonnière de ma mère. Je peux vous assurer que cette dame est issue d'une lignée très noble, mais les aléas de la vie ont carrément modifié sa destinée qui aurait dû être celle d'une linguère c'est-à-dire d'une princesse !

Est-ce que c'est souvent le cas que la Sénégalaise travaille et gagne sa vie quand son mari est en chômage ?

C'est effectivement le cas chez nous au Sénégal. La femme sénégalaise est très courageuse et très digne. Vous pouvez voir dans certains foyers, le mari perdre brusquement son emploi et c'est son épouse ou ses épouses, parce que malgré le chômage les hommes n'arrêtent pas d'en épouser, qui font de grands efforts pour subvenir aux besoins de la famille. Et, elles sont souvent poissonnières ou lavandières. Par exemple la poissonnière de ma mère vient quelque fois avec sa coépouse qui est aussi vendeuse de poissons.

Si Fatim a perdu une certaine mesure de son statut social, elle n'a pas perdu sa propre dignité. A votre avis, quels facteurs contribuent à la force de caractère des Sénégalaises ?

Vous savez, nous les Sénégalaises, nous aimons bien être chouchoutées par des maris affectueux et galants qui nous font de temps en temps des petits cadeaux ; seulement, cela n'enlève en rien notre dignité ! La femme sénégalaise en général cherche pour sa famille une bonne qualité de vie, car il faut que les enfants suivent une bonne éducation scolaire, ce qui entraîne sans aucun doute une excellente condition sociale. Pour donner une vie saine à sa famille, la Sénégalaise n'hésite pas à travailler dur, quelle que soit la caste à laquelle elle appartient !

Comment est-ce que la classe sociale, sinon la caste, influence la vie des Sénégalaises de nos jours ?

Malheureusement, cette histoire de caste est un frein à l'épanouissement de la femme Sénégalaise, et même des Sénégalais tout court ; en ce qui concernent les classes sociales, la vie à ce niveau est plus perméable, c'est-à-dire que très souvent nous voyons un riche se marier avec quelqu'un de condition très modeste, mais pour les castes, c'est tellement complexe, les différentes castes s'acceptent difficilement : vous ne verrez jamais ou très rarement un guër (noble) épouser une ñéño (griotte) sans que ce soit scandaleux aux yeux de la société !

Vous êtes très jeune. Comment êtes-vous venue à l'écriture et qui vous encourage à écrire ?

J'écris depuis que j'ai arrêté les études secondaires. Au début, c'est-à-dire après mon obtention du BFEM (Brevet de Fin d'Etudes Moyennes), ne pouvant plus poursuivre mes études générales à cause de mon handicap. Les classes dans tous les établissements se trouvent en hauteur et n'ont pas d'accès pour les chaises roulantes ; ensuite, j'ai voulu faire de l'architecture, et là aussi même problème ; alors, je me suis prise en main en étudiant seule à la maison. Puis, en discutant avec une amie sur sa condition très pénible de femme mariée, il m'est venue l'idée de dénoncer son insupportable et non-enviable vie conjugale, bien sûr en brodant autour de l'histoire. Et depuis la publication de mon premier ouvrage intitulé « Zeyna », mes parents, mes frères et sœurs, mes amis, et surtout le peuple Sénégalais m'encouragent beaucoup ; ils m'interdisent d'arrêter !

Quelles femmes écrivains du Sénégal lisez-vous avec le plus de plaisir ?

Je lis Mariama Bâ qui a écrit « Une si longue lettre », Ken Bugul « Le baobab fou », Nafissatou Dia Diouf « Primeur » et Sokhna Benga « Herbe folle » ; j'adore leurs écrits !

Qui considérez-vous comme les femmes les plus importantes de votre pays, de nos jours ou du passé ?

Les femmes les plus importantes du Sénégal que je prends en exemple sont : Aline Sitoé Diatta qui a longtemps lutté contre les Blancs du temps de la colonisation : elle était appelée la reine de Cabrousse (une localité de la Casamance) ; la reine du Walo Djeumbet Mbodj qui a amélioré la condition des femmes dans le passé en les imposant dans la vie politique du royaume ; puis la princesse Yacine Boubou qui a sacrifié sa vie pour que son fils soit Damel (roi dans le royaume du Djolof).

Pourriez-vous donner quelques exemples de changements de mentalité en ce qui concerne les aspirations des jeunes Sénégalaises ?

De nos jours, les jeunes filles veulent moderniser leur vie. Les Sénégalaises ont tendance maintenant à bousculer les tabous. Par exemple, il y a beaucoup de mariages mixtes, entre Sénégalais et Européens ou Américains sans que cela ne soit scandaleux, comme par le passé. De rare fois, les tabous des castes sont mis de côté par la jeunesse sénégalaise. Les femmes ont réussi à faire voter une loi contre l'excision (la circoncision des filles par l'ablation du clitoris), c'est une grande victoire pour la vie sociale et surtout la santé et la dignité de la femme !

Pouvez-vous décrire les stratégies employées par les Sénégalaises pour extraire le respect qui leur est dû ?

Je pense que la plus louable des stratégies a été la scolarisation des filles en masse, parce que si la femme a étudié, et qu'elle travaille plus tard, elle pourra s'auto-suffire. Maintenant, les Sénégalaises sont beaucoup plus épanouies car elles travaillent. Il y a le cas de celles qui ne sont jamais allées à l'école. Celles-ci refusent de croiser les bras et d'attendre un mari qui leur donnera tout ce dont elles ont besoin : elles font du commerce, en vendant du poisson, en faisant la lessive dans les maisons, en pilant du mil... ou en vendant des jus de fruits rafraîchissants préparés avec nos fruits locaux. Avec cette vision de la vie, les Sénégalaises forcent l'admiration et le respect !

À votre connaissance, avez-vous inspiré des filles sénégalaises à réussir et à se réaliser dans la vie ? Quel avis offrez-vous aux jeunes Sénégalaises ?

Oh oui, et j'en suis tellement heureuse ! Vous savez, depuis que les gens m'ont vu à la télévision présentant mon livre, le roman que moi la fille handicapée (comme le disent ceux qui ont suivi l'émission) a écrit ! Je sais que certaines filles qui refusaient de prendre leur avenir en main commencent à se remettre en question et commencent à se battre pour s'en sortir. Je voudrais que les jeunes Sénégalaises se ceignent les reins et fassent de grands efforts pour s'affirmer et se faire ainsi une bonne place dans cette société sénégalaise qui a besoin de notre main d'œuvre pour l'épanouissement de notre nation. Dans ce monde-là, il n'y a plus de sot métier, nous n'avons plus le droit de minimiser quoi que se soit si nous voulons avoir une vie agréable sans dépendre des autres. Etant donné que les filles sont plus nombreuses que les garçons, comme le disent certains amis (hommes, bien sûr !), alors, elles doivent être conscientes qu'elles constituent une force vive pour l'économie du pays.

Des projets littéraires ?

Un secret trop lourd devrait paraître ici, au Sénégal, aux Editions Le Nègre International, et L'avenir est mien ! aux Editions Le Nègre International & aux Editions Maguilen. J'ai aussi en projet un téléfilm : L'avenir est mien ! Un pont sur l'Océan. Je cherche aussi un éditeur pour le texte d'une BD que j'ai écrite afin que les filles du monde entier qui sont privées d'éducation puissent y accéder.

Lire la nouvelle Linguère Fatim


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Editor (jeanmarie.volet@uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Created: 03-Janv-2005.
http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/intCisse.html