Marie-Charlotte Mbarga-Kouma
Dramaturge camerounaise
Un entretien réalisé par David Ndachi Tagne
  Yaoundé, novembre 1996  

Marie-Charlotte Mbarga-Kouma, vous êtes dramaturge, vous avez été remarquée par une pièce, "La Famille africaine", qui a remporté un prix du concours théâtral inter-africain de Radio-France International, et cette pièce a paru plus tard aux Editions Sopecam à Yaoundé sous le titre "Les Insatiables". Marie-Charlotte Mbarga-Kouma, comment est-ce que vous êtes arrivée au théâtre ?

Comme ça : à l'époque nous étions en Guinée Equatoriale, mon mari étant diplomate de carrière, je m'ennuyais un peu à la maison parce que je ne travaillais pas à cette époque-là. L'idée m'est donc venue de faire du théâtre. C'est ainsi que j'ai écrit ma première pièce "La Famille africaine".

Et cette première pièce, de quoi parle-t-elle ?

Il s'agit d'un couple nouvellement rentré de France qui est confronté aux réalités du pays. L'épouse qui ne s'adapte plus à tout ce qui se passe au pays n'arrive pas à accepter la présence de cette famille chez elle. Par contre le mari essaie de tout faire pour prouver aux siens qu'il est large, qu'il est très généreux et qu'il est capable de tout leur offrir.

Vous avez vécu vous-même cette aventure ou il s'agit simplement d'une oeuvre d'imagination ?

Je l'ai aussi vécue. Parce que mon mari est très généreux et parfois ça m'inquiète.

Alors que l'Afrique de la générosité d'hier se modifie, quel regard posez-vous sur les mutations de l'Afrique aujourd'hui ?

Les gens ne sont plus aussi généreux qu'auparavant, et je crois qu'ils ont fini par comprendre que la vie, ce n'est pas seulement la générosité avec les siens parce qu'il faut affronter la vie telle qu'elle se présente avec tous ses problèmes. La conjoncture actuelle ne nous permet plus d'être très généreux.

Vous écrivez donc cette pièce en Guinée Equatoriale et vous ne la publiez que bien plus tard. Qu'elles difficultés avez-vous rencontré pour faire publier cette pièce de théâtre; ?

Au départ j'écrivais pour le plaisir et pour meubler mon temps, puisque je m'ennuyais comme je vous l'ai dit au départ. Mais à la fin, j'ai pris la chose au sérieux, peut-être quinze ans plus tard lorsqu'on est revenu au pays, les gens m'ont fait comprendre que j'écrivais des choses très très intéressantes et que je devais les mettre à la disposition du public. J'ai fait des spectacles pour ceux qui ne pouvaient pas me lire pour qu'ils puissent voir sur scène ce qui se passe. C'est après cette série de spectacles, et surtout lorsque la pièce a été primée par R.F.I. lors du concours théâtral de l973 que j'ai pris conscience de l'intérêt de ce que je faisais. Bon, il y a eu ensuite des gens qui m'ont proposé d'éditer cette pièce-là et j'ai eu des difficultés parce que ... à l'époque surtout, ce n'était pas facile pour une femme de faire ce que je faisais. Les flèches que je recevais, surtout de la part des hommes montraient qu'ils n'acceptaient pas une femme comme étant une femme de théâtre, et surtout cotoyant les hommes qui faisaient le théâtre à l'époque. Finalement j'ai été stimulée par celui-là même qui m'interviewe aujourd'hui. Il m'a proposé d'éditer cette pièce aux Editions Sopecam dont il était éditeur à l'époque, et c'est ce que j'ai fait.

Et l'aventure avec les Editions Sopecam, ça n'a pas été une aventure heureuse. L'oeuvre est sortie bien sûr, mais il y a eu de l'amertume ?

Oui, il y a de l'amertume puisque si on écrit, ce n'est pas seulement pour les beaux yeux des lecteurs qu'on écrit, c'est aussi pour avoir quelque chose en compensation. Depuis que la pièce a été publiée en août 1989, je n'ai eu à percevoir qu'une petite somme de 50'000 francs (CFA), en monnaie de singe d'ailleurs, comme droits d'auteur, et cela vraiment ne me motive pas beaucoup.

Mais, dans le contexte de l'Afrique d'aujourd'hui ... je ne sais pas si vous partagez cet avis, n'est-ce pas nécessaire pour un auteur de sentir d'abord qu'il a été publié, qu'il existe en tant qu'auteur avant de penser à ce que ça peut avoir comme retombées ?

Bien sûr ça me fait plaisir; ça me réchauffe le coeur qu'il y ait des gens qui ne me connaissent pas et qui viennent à ma recherche parce qu'ils ont lu mon oeuvre éditée par la Sopecam. Oui, là, j'ai un plaisir que je ne pourrais pas vous décrire. Mais je me dis que la Sopecam m'a quelque peu lésée.

Alors, vous revenez au Cameroun où vous rentrez dans la fonction publique. Vous y avez travaillé combien d'années et aujourd'hui que faites-vous ?

Mon mari étant un diplomate de carrière, sa position ne me permettait pas de travailler. Compte tenu du rang qu'il occupait dans les ambassades, je devais rester à la maison pour recevoir les étrangers. Et c'est pour cette raison que j'ai commencé le travail tard, quand nous sommes rentrés dans un premier temps, avant de repartir. J'ai travaillé comme contrôleur-adjoint du travail et après quinze ans il a fallu que j'arrête compte tenu de ma catégorie dans la fonction publique.

Vous avez donc arrêté et vous êtes aujourd'hui à la retraite. Comment vivez-vous votre retraite ?

Je la vis intensément et je ne la ressens pas du tout comme cela est le cas avec beaucoup de personnes. Sitôt à la retraite, j'ai ouvert un petit resto où je m'occupais comme quand j'allais au travail tous les jours. Il n'y a donc pas eu vraiment de changement pour moi. Et puis quelques mois juste après ma retraite, en janvier 1992, j'ai été illuminée. Le Seigneur m'a choisie comme étant sa servante et depuis cette date-là, je traite les gens par la prière. Je traite facilement l'envoûtement ... ce genre de maladies qu'on n'arrive pas à traiter à l'hôpital et même les maladies qui se traitent à l'hôpital, je les traite aussi par des prières spéciales.

Et vous êtes convaincue que ces formes de traitement sont tout à fait efficaces mais est-ce que certains diagnostics faits à l'hôpital ont confirmé que c'était une méthode efficace ?

Les malades eux-mêmes font des témoignages et il m'est arrivé d'organiser des petites fêtes anniversaires chez moi, par exemple le 17 janvier 1994 et 1995. il y a eu beaucoup de témoignages qui ont prouvé que mes malades étaient satisfaits. J'ai donné l'occasion à ces malades d'inviter leurs amis, leurs proches, qui sont venus les écouter. Ces anciens malades déclarent que même à l'hôpital on est surpris de voir qu'ils sont guéris, le Seigneur est le plus fort, je crois qu'il est le docteur suprême.

Vous avez soigné déjà beaucoup de monde comme ça ?

J'ai déjà eu à traiter plus d'une centaine de personnes qui étaient soit envoûtées ou possédées. Je ne vous parle pas des autres maladies. Je vous parle de ce qui est fréquent. Les trois quarts des gens qui se présentent chez moi sont soit envoûtés soit possédés et dérangés par les démons. Je fais ça comme un jeu d'enfant, parce que je crois que c'est d'abord l'appel du Seigneur : aider ceux qui souffrent dans leur esprit, qui sont persécutés par les mauvais esprits et les démons; ça ne me demande pas beaucoup d'efforts; surtout lorsque je le fais en imposant les mains aux malades.

Comment avez-vous senti venir ce don particulier ?

Un soir je priais, et puis tout d'un coup j'ai senti une présence en moi; et j'ai senti cette présence me pénétrer et ça a été comme si quelqu'un ouvrait la porte et s'installait dans ma maison, c'est-à-dire dans mon corps, je l'ai ressenti. Et j'avoue que j'avais été secouée pendant une semaine, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, j'ai été malade, mon entourage n'a rien compris. Et trois semaines après cela, j'ai été l'objet d'une série de visions; j'ai même fait des visions qui m'ont vraiment marqué jusqu'à présent, puisque j'avais même fait la vision sur les élections présidentielles des Etats-Unis : l'actuel président, lors de sa première élection, je l'ai vu avant même qu'il ne se porte candidat, et je l'ai vu prêtant serment avant même qu'il ne commence à faire la campagne électorale.

Et vous en avez parlé autour de vous ?

Oui, j'en avais parlé à beaucoup de gens, surtout mes comédiens et mon mari, tous mes enfants, même ceux qui sont en France et je leur ai téléphoné en leur disant que ... c'est celui-là qui allait être élu président.

Et aujourd'hui, vous avez encore des visions comme ça sur l'actualité, sur les hommes politiques, sur votre entourage ?

Oui, ça arrive ... même lorsque quelqu'un doit mourir, si c'est une personne que je connais très bien, j'ai la vision sur le genre de mort dont il sera l'objet. Et ça me fait souvent peur. Et je n'ose plus en parler parce que même mon mari a peur, quand je lui en parle il a toujours peur, il dit : "laisse, n'en parle pas, on ne sait jamais".

Revenons à votre carrière d'écrivain. Vous avez écrit par la suite une pièce dont on parle beaucoup aujourd'hui, c'est "Monsieur Homme-Serpent". Et on vous retrouve à la signature de cette pièce sous un autre nom, celui de Geneviève Ecomba. Pourquoi passez-vous d'un nom à un autre ? Et puis, de quoi parlez-vous dans "Monsieur Homme-Serpent" ?

S'agissant du changement de nom, c'est un coup de tête d'artiste, parce que c'est ça qui caractérise un artiste, il a toujours envie de changer, même si ça vient tard, pourvu que ça se fasse. Je me suis dit que Geneviève Ecomba pouvait être mon nom de plume parce que Ecomba est composé de mon nom de jeune fille et de mon nom d'épouse; et Genèviève fait partie de mes prénoms aussi. S'agissant de la pièce intitulée "Monsieur Homme-Serpent", c'est l'histoire d'un monsieur qui se serait installé dans un quartier résidentiel, un homme d'affaires très très influent, qui aurait séquestré deux jeunes étudiantes et qui aurait avalé l'une d'entre elles après avoir abusé d'elle; c'est ce que j'essaie de faire ressortir dans cette pièce.

Il s'agit d'un fait divers connu ou bien d'une pièce qui sort de votre imagination ?

Hum ... je ne dirais pas que ça sort de mon imagination parce que des rumeurs qui avaient circulé dans la ville il y a deux ans ont parlé de ce monsieur. On parlait même de son quartier, on situait sa résidence. J'ai essayé de passer sur les lieux mais ce n'était pas facile parce que lorsqu'on interrogeait les gens qui étaient censés être ses voisins, ils disaient : "Ce monsieur, nous on ne le connaît pas ici, de toutes les façons, ce n'est pas ici chez nous". C'étaient des réponses évasives ou laconiques, donc ... ce monsieur a peut-être existé dans l'imagination des gens qui font circuler les rumeurs, mais ces rumeurs se sont répandues dans toute la ville de Yaoundé il y a deux ans.

Et vous prenez position par rapport à cette histoire, ou pas ?

Non ... je n'aime pas beaucoup prendre position lorsque j'écris une pièce, je laisse la chose à l'appréciation des lecteurs. Les Camerounais aiment bien les rumeurs et parfois il y a une petite vérité derrière ces bruits qui circulent. Personnellement je ne peux pas vous affirmer que ce monsieur existe ou qu'il n'existe pas ! J'ai cherché à savoir, mais en fin de compte je ne sais pas exactement ce qui s'est passé.

Certains analystes trouvent que votre pièce, "Monsieur Homme-Serpent" est une métaphore sur le SIDA ? Qu'en dites-vous ?

Tout est possible, parce que vers la fin de la pièce j'évoque justement ce problème-là; je me suis dit que c'était peut-être une façon de faire prendre conscience à ces jeunes filles qui se baladent, qui se laissent embrasser par n'importe qui. Même si on ne veut pas parler du SIDA, il faut qu'on fasse comprendre à ces jeunes filles qu'elles se jettent dans les bras de gens qui sont capables de les tuer. Il faut bien que la campagne anti-SIDA passe par là.

Alors, Marie-Charlotte Mbarga-Kouma, épouse, mère et femme de théâtre, comment gérez-vous votre famille aujourd'hui ? Est-ce qu'avec toutes ces préoccupations comme les guérisons, le restaurant et la grande famille africaine, vous arrivez à gérer tout cela de façon harmonieuse ?

J'essaie d'y parvenir. S'agissant de ma famille, elle s'est beaucoup agrandie : j'ai huit enfants et j'ai déjà quatre petits-fils, que j'adore d'ailleurs. Il y en a deux qui sont au pays et deux qui sont à Paris. Bon, avec la guérison, je crois que je ne m'ennuie pas tellement parce que j'ai essayé de tout programmer. Je reçois mes malades soit pour des séances spéciales, c'est-à-dire privées, soit lors d'une séance qui se fait tous les mercredis à la maison et où je reçois tous ceux qui veulent venir prier ou se faire traiter chez moi.

Marie-Charlotte Mbarga-Kouma, revenons pour terminer à votre oeuvre théâtrale. Il n'y a pas que "Monsieur Homme-Serpent" et "Les Insatiables"? Vous parlez également d'une pile de pièces que vous avez dans vos tiroirs et que vous êtes assez angoissée de ne pas publier. Qu'avez-vous dans vos tiroirs et qu'avez-vous en chantier ?

J'ai déjà neuf pièces de théâtre à mon actif. Une pièce qui m'a beaucoup marquée, c'est l'histoire d'un couple qui n'a pas d'enfant, et Monsieur étant aisé tient absolument à laisser un héritier. Et il y a également "Le Charlatan", il y a "Consternation", il y a "Les Aventures de passage"* ... je ne peux pas me rappeler de tous les titres comme ça, mais je voudrais dire qu'il y a neuf pièces qui attendent d'être publiées; ça me fait mal de savoir que ce que j'ai écrit pour être lu par les autres reste enfermé dans un tiroir et je crois qu'il va falloir que je me réveille pour essayer de trouver un sponsor, c'est tout ce que je peux vous dire.

Merci Marie-Charlotte Mbarga-Kouma.


*De fait : "Les Aventures de Passa" (1977) [Email d'Angèle Mbarga, 2008]


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Editor (jvolet@cyllene.uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Created: 13-Jan-1997
Modified: 2-Apr-2008
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