Evelyne Mpoudi-Ngollé
Camerounaise, romancière, enseignante et proviseur du lycée d'Elig-Essono
Un entretien réalisé par David Ndachi Tagne
  Yaoundé, août 1996  

Evelyne Mpoudi-Ngollé, vous avez publié il y a quelques années un roman intitulé 'Sous la cendre, le feu': comment a commencé votre carrière littéraire ? Comment, 'sous la cendre', avez-vous découvert 'le feu' de l'écriture ?

Et bien, mon premier roman est né très longtemps avant d'avoir été écrit. Il est resté très longtemps dans ma tête, en fait jusqu'au jour où, me trouvant en Europe en compagnie à mon époux et n'ayant pas d'autre occupation qui m'en aurait empêchée, je me suis mise à écrire.

Une situation idéale pour passer de l'idée à sa concrétisation.

Oui, pour une fois, j'étais une épouse au foyer et je disposais de tout mon temps. Mon séjour à Bruxelles m'a laissé beaucoup de liberté de mouvement. Par ailleurs, j'ai la chance d'avoir comme époux un compagnon qui laisse beaucoup de place à mon épanouissement individuel et qui m'a toujours beaucoup beaucoup encouragée, quitte à ce que les devoirs domestiques passent à l'arrière plan..

Et l'inspiration, et l'histoire, d'où viennent-elles ?

C'est l'histoire d'une jeune fille ou plutôt d'une famille dans laquelle se déroule un drame dont on ne parle généralement pas: l'inceste entre le père et la fille. Lorsqu'elle l'apprend, la mère intériorise tellement l'histoire qu'elle en devient folle. La trame du roman est tissée autour de cette folie, autour de cette recherche de la vie intérieure, autour de la recherche d'une solution au sein de soi-même. C'est ce que j'ai appelé la clé perdue, celle qu'on essaie de retrouver à l'aide d'un thérapeute pour revoir un peu le fil de sa vie, revoir ce qui s'est passé, ce qui a produit ce choc.

Cette thématique psychanalytique n'est pas très commune dans le roman camerounais en particulier et le roman africain en général; Est-ce que vous avez profité de l'expérience médicale de votre époux, qui est médecin ?

Si j'ai choisi cette voie 'psychanalytique', comme vous l'appelez, c'est dû bien d'avantage à mon inspiration personnelle qu'à la carrière de mon mari qui est dermatologue, ce qui n'a rien à voir avec la psychanalyse, le 'moi', et tout ce qui est vie intérieur. Je dois avouer que j'ai toujours été fascinée par tout ce qui se passe à l'intérieur des individus et que personne ne sait lire, même pas l'individu lui-même. Je suis fascinée par le monde de la folie, par les drames intérieurs que vivent les gens, toujours difficiles à exprimer et à analyser par soi-même. Et puis, au cours de ma carrière d'enseignante, j'ai eu affaire plus d'une fois à des jeunes filles qui ne savaient pas trop à qui s'adresser pour exprimer leurs problèmes ou pour trouver des solutions. L'histoire qui est décrite dans mon roman est née du drame vécu par une de mes élèves; ce n'est pas son histoire que je raconte, certes, mais je dois avouer quand même que c'est à partir de son histoire, bien réelle, que j'ai éprouvé le besoin d'écrire ce roman. D'abord pour prévenir les jeunes, mais aussi pour prévenir les parents en les rendant attentifs au fait que le dialogue est quelque chose d'indispensable entre les enfants et leurs parents.

On retrouve aussi dans votre roman l'expression d'un étouffement de la femme, d'une mise en cause de sa liberté face a des choix difficiles ...

C'est vrai que dans la société africaine, et en particulier dans la société camerounaise, le problème de liberté de la femme reste posé. La femme dont je parle, c'est celle de maintenant, c'est la femme camerounaise moderne qui se veut à la fois fidèle à la tradition et femme moderne : la femme qui travaille, la femme qui vit sa vie de femme d'aujourd'hui. Pour Mina, l'héroïne du roman, comme pour les femmes que nous croisons dans notre vie de tous les jours, il y a des dilemmes et il faut choisir. Mina choisit de vivre avec son mari dans un mode de vie plutôt occidental, comme c'est le cas pour beaucoup d'entre nous aujourd'hui et elle se rend compte à un certain moment que ce choix n'est pas aussi heureux que ça. Personnellement, je pense que la femme doit essayer de rester elle-même, si elle veut arriver à gagner sa liberté, essayer de rester à la foi ... je ne sais pas comment exprimer ça ... 'soumise' au mari, comme la société le veut, mais en même temps rester elle-même, c'est-à-dire quelqu'un de libre qui a besoin de s'exprimer librement. Le problème de mon héroïne, c'est qu'elle voudrait faire un choix mais qu'elle n'arrive pas s'y résoudre et la folie intervient un peu comme un refuge.

Un dilemme qui en rappelle un autre très commun en Afrique aujourd'hui, c'est-à-dire choisir entre la tradition et la modernité. Comment vous situez-vous par rapport à ce débat en tant que femme ?

Personnellement, je dis qu'on ne peut pas faire marche arrière sans danger. D'ailleurs ce n'est plus possible: ou on fait une marche en arrière et on se retrouve marginalisé, ou on évolue avec notre temps. Je dis qu'il faut que la femme puisse vivre sa vie comme un être humain à part entière et non pas comme le complément de quelque chose d'autre. Si la femme a une relation amoureuse avec son mari, c'est tout à fait normal qu'il y ait harmonisation, c'est-à-dire un peu de sacrifice de part et d'autre dans ce couple. Mais à la chosification, je dis non. Si on se laisse chosifier, on perd le meilleur de soi-même et on en arrive à cette situation de folie que connaît Mina.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment et que peut-on attendre d'Evelyne Npoudi-Ngollé dans les prochains mois ou à moyen terme ?

Je suis en train de négocier la publication de mon deuxième roman 'Enfants de la rue'. Par ailleurs je suis en train de travailler sur un troisième roman, dont le titre sera 'Voyage au bout de la Solitude' ou plus simplement 'Jusqu'au bout de la solitude'. C'est un roman qui traite de la maladie du siècle, le Sida.

Evelyne Npoudi-Ngollé, quelles sont les plus grandes difficultés de l'écrivain africain et de la femme écrivain en Afrique aujourd'hui ?

Le plus grand problème, à mon avis, semble être la concrétisation de l'oeuvre d'écriture. J'entends par là l'édition et la publication de l'ouvrage. Maintenant, en ce qui concerne la femme, le problème se situe aussi en aval des problèmes de publication. Vous savez que l'écriture demande une grande disponibilité d'esprit, beaucoup de temps et pour la femme moderne il y a tout un ensemble de défis à relever qui limitent cette disponibilité: il faut que nous arrivions à démontrer que tout en travaillant à l'extérieur, en vivant notre vie de femme moderne, nous savons aussi rester simplement la femme, l'épouse, la mère, et cela nous oblige souvent à mettre les bouchées doubles. Donc pour me résumer, je dirais que pour la femme, le plus grand problème, c'est de trouver le temps d'arriver à exprimer sous forme littéraire ce qu'elle a dans son coeur et dans sa tête.

Franchissons maintenant un autre pont et parlons de votre carrière d'enseignante. Vous êtes aujourd'hui proviseur de lycée. Est-ce chose commune de retrouver des femmes avec des responsabilités aussi importantes dans les lycées du Cameroun ? Peut-on dire que dans le domaine de l'éducation les femmes ont leur mot à dire ?

Bien sûr qu'elles ont leur mot à dire. Certes, il reste encore beaucoup de chemin à faire. Par exemple, si on prend les effectifs de ce que nous appelons les PLEG, c'est-à-dire les Professeurs de Lycées d'Enseignement Général, les femmes sont certainement plus nombreuses que les hommes. Mais paradoxalement, aux postes à responsabilités, on trouve plus, beaucoup plus d'hommes que de femmes. Néanmoins, nous progressons à petits pas et si je prends que le cas de Yaoundé, nous sommes tout de même sept femmes à être chefs d'établissement scolaire.

Sur combien ?

Sur vingt-quatre.

Sept sur vingt-quatre. Et au niveau des réunions de coordination, est-ce que les femmes ont toujours la possibilité de s'exprimer pleinement ?

Oh oui. Dans l'ensemble, les femmes qui arrivent à ce niveau de responsabilité perdent tout complexe d'infériorité. Dans le domaine professionnel, elles s'expriment sans tenir compte du fait qu'elle sont femmes. Quand je suis en milieu professionnel, je ne parle pas en tant que femme, je parle en tant proviseur, tout simplement.

Cependant, le bruit court que de nos jours les élèves des lycées et des collèges sont devenus particulièrement indisciplinés et récalcitrants et que cela pose des problèmes aussi bien aux enseignantes qu'aux responsables femmes. Est-ce que vous vivez cette situation de cette façon ?

Je ne suis pas d'accord avec ceux qui prétendent que les élèves sont devenus particulièrement insolents; je pense au contraire que nous avons affaire à des élèves qui sont dans l'ensemble assez disciplinés. Si les élèves étaient indisciplinés, personne ne pourrait tenir ces établissements au vu de leurs effectifs pléthoriques. Dans mon lycée, il y a trois mille et vingt élèves ! On ne pourrait pas se permettre de passer son temps à régler des problèmes d'indiscipline! Il y a des cas d'indiscipline, oui, et c'est normal; mais lorsque vous mettez ensemble des milliers de personnes, c'est normal qu'il y ait quelques petits problèmes, qui se règlent d'ailleurs facilement. Je dois dire que la capacité à résoudre ces problèmes tient d'avantage au caractère de la personne qu'au fait qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme. Et puis, si vous écoutez les rumeurs, je crois qu'il se dit aussi que les établissements tenus par les femmes sont les mieux tenus ...

Qu'en est-il des quotas de réussite: les filles passent-elles avant les garçons ?

Là, je ne vais pas pouvoir vous donner de chiffres précis, mais dans l'ensemble la situation se présente comme suit : jusqu'en fin de premier cycle, on pourrait dire que la réussite est d'environ 50%/50%, qu'il s'agisse des filles ou des garçons; mais lorsqu'on passe dans les classes de second cycle, le pourcentage de réussite des filles commence à beaucoup baisser par rapport à celui des garçons. Cela est beaucoup moins dû au travail des uns et des autres qu'aux problèmes auxquels sont exposées les jeunes filles de chez nous. A partir de la classe de troisième, c'est l'adolescence, la pleine puberté. On commence à rencontrer des garçons, on a des expériences sexuelles qui ne sont pas toujours bienvenues, des grossesses précoces ou malheureuses, et je pense que l'échec des filles tient très souvent beaucoup plus à ce genre d'éléments-là qu'à leurs capacités de réussir. Il y a par ailleurs aussi, mais ça, ça diminue, les mariages plus ou moins forcés par les parents, l'obligation de trouver un moyen de vivre, la prostitution qui s'en mêle ...autant de facteurs qui font qu'en arrivant en classe de terminale, il y a déjà beaucoup moins de filles que de garçons.

Parlons maintenant d'une autre facette de la femme qu'on évoque souvent aujourd'hui, la femme politique. Comment vous situez-vous par rapport à la politique ?

Jusqu'à très récemment, je disais que la politique ne m'intéressait pas. Je ne voulais pas m'en occuper. Mais je me rends compte aujourd'hui que ca revient un peu à se voiler la face. Comme le dit un adage : si vous ne faites pas de politique, c'est la politique qui vous fait ! Alors, même si on ne veut pas traiter de problèmes politiques, même si on ne veut pas être un leader politique, il est difficile de traiter des problèmes sociaux sans toucher à la politique.

Alors comment vous mêlez-vous de politique ? Ou comment la politique se mêle-t-elle de vous ?

Je ne m'en mêle pas encore vraiment, mais les problèmes que j'ai envie d'évoquer dans mes romans sont des problèmes sociaux influencé le monde politique. Par exemple le fait même de parler de l'injustice et de la responsabilité des dirigeants politiques dans la discrimination que vivent les femmes, c'est déjà faire de la politique. De là à en arriver à militer, ne serait-ce que pour la promotion de la femme, il y a un pas à faire et pour l'instant, mon époux étant militaire, j'évite de le franchir.

Au delà de votre implication personnelle, comment jugez-vous l'implication des femmes dans la politique au Cameroun aujourd'hui ?

Je dis bravo à celles qui ont le courage de s'en mêler parce que la société est faite d'hommes et de femmes, peut-être plus encore de femmes que d'hommes, et il n'y a pas de raison qu'on discute des problèmes de société sans que la femme ait pleinement droit à la parole. Ici, ce n'est pas encore vraiment ça. Mais grâce à la politique des petits pas, on finira par y arriver !

Evelyne Mpoudi-Ngollé, je vous remercie.


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Editor (jeanmarie.volet@uwa.edu.au)
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Last updated: Wednesday, 25-Sep-1996.
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