Princesse Rabiatou Njoya
Auteur de plusieurs pièces de théâtre
Un entretien réalisé par David Ndachi Tagne
  Yaoundé, août 1996  

Madame Njoya, vous êtes une princesse du Royaume Bamoun et votre œuvre théâtrale semble être inspirée par l'univers traditionnel de votre royaume d'origine ?

Effectivement, il y a quelques années j'ai décidé de me concentrer sur des pièces à caractère historique. Mais cela ne veut pas dire que je ne fais rien d' autre. Il m'arrive aujourd'hui encore d'écrire sur des choses tirées de la vie courante. Les premières œuvres qui ont permis au public camerounais, et peut-être africain, de me connaître sont des situations qui pourraient très bien se passer à Brazzaville, au Tchad ou ailleurs. Ce n'est donc pas spécifique d'un peuple. En ce moment, la raison première qui m'a incitée à mettre l'accent sur des pièces historiques, c'est que ça m'a semblé être un bon moyen d'enregistrer le maximum possible de nos histoires sous forme de théâtre.

Le théâtre représente donc votre genre de prédilection. Pourquoi avez-vous choisi ce mode d'écriture ?

Le théâtre, pour moi, c'est le spectacle total. Quand vous faites du théâtre, vous faites en même temps de la musique, vous faites de la poésie. Il y a aussi du cinéma là-dedans, et peut-être même un peu de roman. Le concurrent du théâtre, c'est le poème et il n'y a rien d'autre. Dans un poème, vous pouvez réduire à une page ce que contient un roman. Et le théâtre, c'est la même chose, il faut aller à l'essentiel. Vous dites très peu de choses, vous retenez l'attention de votre public pendant le minimum de temps. En une heure et demie vous avez fait le tour de ce qu'un romancier prendra deux cent cinquante pages à vous expliquer.

Quelle est l'attitude d'une femme dramaturge lorsqu'elle voit ses œuvres représentées sur scène ? Comment sent-elle cela? Est-ce qu'elle se sent proche de l'œuvre qu'elle a créée ou est-ce qu'elle la considère comme une création extérieure à elle-même ?

C'est extraordinaire, il faut me voir dans une salle de théâtre lorsque mes pièces sont jouées. Vous ne pouvez pas vous rendre compte. C'est comme si c'était moi-même qui jouait sur scène. Si la mise en scène est bonne, vous êtes absolument enchantée et quelquefois vous découvrez même des choses que vous ne saviez pas que vous aviez mises dans vos pièces. Mais, il peut arriver que les gens passent complètement à côté, et ça vous énerve autant. Vous créez quelqu'un qui est supposé être pauvre, et les gens l'habillent richement : ça, ça va vous énerver. Ca m'est déjà arrivé par exemple de créer un personnage qui était supposé être extrêmement riche, et on l'a mal habillé sur scène ! J'ai fait des histoires !

Vous ne laissez-donc pas la liberté au metteur en scène de concevoir votre œuvre juste comme une source d'inspiration ?

Je le laisse bien sûr faire ce qu'il veut, mais je démontre à travers ma propre création pourquoi je dis qu'il faut rendre ce personnage d'une telle façon plutôt que d'une autre. Je lui démontre en m'appuyant sur le texte que si vous le présentez comme ça, c'est que vous n'avez rien compris à ce qu'on a fait. A ce moment-là, il faut qu'on s'entende.

Qu'est-ce que vous avez en chantier en ce moment, qu'est-ce que vous promettez à vos lecteurs pour demain ?

Ecoutez, j'ai beaucoup de choses en chantier. La préparation des Assises du Royaume Bamoun, le Nguon. Et puis nous sommes aussi en train de préparer le centenaire de l'écriture shümoum, et je dois préparer une contribution pour la table ronde sur cette affaire-là. Bon, ça c'est les petites choses. Il y a aussi une série d'articles expliquant comment le Sultan Njoya a développé son écriture, tout le monde ne le sait pas et j'ai aussi en chantier une étude sur les premiers prophètes de l'islam que je dois rédiger sous forme de nouvelles. Et puis il y a aussi une pièce de théâtre sur l'évolution des choses et les problèmes qui vont se poser au troisième millénaire, mais c'est peut-être la dernière que je ferai parmi toutes les choses qui sont en chantier car je n'aime pas beaucoup faire les choses sur commande. Le théâtre, la poésie, le roman, les nouvelles doivent être des créations spontanées, c'est ma conviction. Et puis, évidemment, il y a l'inspiration du moment qui fait que c'est sûr que d'ici la semaine prochaine, je vais me lever un jour à trois heures du matin pour sortir un poème ! Parce que si je ne me lève pas à ce moment-là, à trois heures du matin pour le sortir, je ne peux plus dormir !

Vous avez reçu un bon nombre de distinctions au cours de votre parcours littéraire, notamment le prix de l'Association des Poètes et Ecrivains du Cameroun et le prix des Rencontres théâtrales de Yaoundé en 1995; vous avez été décorée en Espagne et au Cameroun, et l'Egypte va vous rendre également hommage au cours des prochaines semaines dans le cadre du festival international du théâtre expérimental; devant tant de distinctions, comment l'écrivain que vous êtes réagit-elle ?

Grâce à Dieu, ma nature est très modeste, rien ne me monte à la tête vous voyez. Vous parlez de cette distinction honorifique que je vais recevoir dans les mois qui viennent et vous êtes sans doute une des deux ou trois personnes à qui j'en ait parlé. Pourtant ça fait déjà deux mois qu'on m'a informée de la chose, mais je n'en parle pas. J'ai la tête très froide et je me dis que si Dieu a voulu que toutes ces choses m'arrivent, il doit savoir pourquoi.

Comment jugez-vous aujourd'hui la place de la femme dans la culture et dans la politique au Cameroun ?

Je crois que les femmes montent. Le mouvement de libération de la femme qui a pris une vitesse de croisière depuis 1975, est en train de porter des fruits. Les choses que nous avions demandées – je dis nous, parce que je suis une femme du Conseil International des Femmes depuis 1979 – commencent à se matérialiser. On avait demandé davantage de droits pour la femme, on les a; qu'on soit moins opprimée par les maris, ils ont commencé à comprendre. On a demandé certaines modifications de la législation camerounaise qui ne nous permettait pas, par exemple, nous femmes, de partir à l'extérieur sans l'autorisation du mari, on les a eus; on a demandé qu'on nous intègre davantage dans la prise de décision des choses, c'est en train de se faire. Nous avons maintenant des Secrétaires généraux femmes, des DG (Directrice générale) femmes n'est-ce pas, et des femmes ministres, ce n'est pas rien ! Et le quota des femmes à l'Assemblée nationale a augmenté de beaucoup.

Rabiatoun Njoya, vous êtes une Princesse du Royaume Bamoun. Comment vivez-vous votre double appartenance culturelle, c'est-à-dire à la culture traditionnelle et à la culture moderne ?

S'agissant de ma double appartenance, comme tu le dis, à la culture traditionnelle et moderne, et bien je me sens très à l'aise; je vis ma personnalité de façon totale.

Mais n'y a-t-il pas de tiraillements quand on est ancré comme vous dans cette double culture ?

Non, je ne crois pas que nous ayons un problème de tiraillement ou une difficulté quelconque à assumer notre identité culturelle, au plan de la royauté tout comme dans un monde moderne. L'éducation que nous avons reçue de notre père a fait qu'on a toujours su faire l'amalgame, faire coïncider la tradition avec la modernité sans aucun heurt.

Vous êtes descendante du grand roi Njoya de la Royauté Bamoun. Qu'est-ce qu'on ressent lorsqu'on descend d'une aussi noble famille ?

On est d'abord très fier de soi. Mais je dois dire que ça représente aussi beaucoup de responsabilités parce qu'il faut être à la hauteur de la classe que la naissance vous a donnée, du sang que vous portez dans vos veines, et du respect et de l'honneur que votre entourage vous témoigne en toutes occasions. Ça fait donc beaucoup de contraintes qui font qu'on ne doit pas se comporter comme madame ou monsieur tout-le-monde.

Le roi Njoya s'est illustré notamment par l'invention d'une écriture, l'écriture shümoum; aujourd'hui qu'est-ce cette écriture occupe comme place dans le rayon culturel Bamoun ?

Le roi Njoya, qui a d'ailleurs inventé plusieurs choses, a eu la sagesse d'inventer une écriture, le Shümoum qui a cent ans cette année, et nous avons l'intention de fêter ce centenaire au palais des rois Bamoun. N'oubliez pas qu'au niveau universitaire, au niveau des clubs dans les écoles et dans les villages, le shümoum est pratiqué et enseigné aux jeunes. C'est vous dire que l'avenir de cette langue est assurée. Elle ne disparaîtra plus : la génération future, par l'intermédiaire de la présente, va en assurer sa pérennité. Et les manifestations, que nous allons organiser pour fêter le centenaire sont autant de choses qui vont nous permettre de faire un pas en avant, non seulement pour cette écriture shümoum, mais aussi pour l'œuvre de Njoya d'une manière générale.

Vous-mêmes, est-ce que vous pratiquez cette écriture ?

Oui, je l'ai apprise et je peux la lire mais je ne la pratique pas au quotidien puisque la langue shümoum n'est pas courante. Je n'écris pas non plus mes pièces de théâtre en shümoum. Mais il nous arrive d'utiliser des phonèmes, d'utiliser des vocables dans nos chansons, dans certains de nos poèmes, dans nos textes, mais de façon brève puisque nous écrivons de manière à ce que ça puisse être lu par tout le monde.

Restons-en à votre statut de princesse, est-ce que vous pensez qu'aujourd'hui la princesse, dans le Royaume Bamoun, a la même considération qu'il y a vingt, trente ou cent ans ?

Oui, je le crois fermement, parce que nous avons lu et nous nous sommes fait raconter la vie des anciennes princesses. La seule différence, c'est que nous sommes peut-être beaucoup plus battantes que les anciennes princesses qui se contentaient de vivre une vie de cour et qui n'étaient pas aussi mobiles qu'une personne comme moi par exemple, qui essaie d'assumer non seulement les tâches du palais mais aussi d'autres tâches sociales, au niveau local et national. Alors que dans le temps, les princesses étaient des princesses, un point et c'était tout, nous, nous devons faire un effort pour avoir des revenus. Je me souviens, si vous me permettez une anecdote, que notre père disait que c'était du temps de son père que les princesses ont commencé à faire quelque chose. Lorsque Njoya demandait à ses enfants, à la fin de la journée : 'Toi, la princesse, qu'as-tu fait aujourd'hui ?' (Et ce pouvait être à une femme de vingt ou trente ans qu'il s'adressait), elle lui disait : 'J'ai appris à me laver moi-même.' Une autre disait : 'J'ai appris à couper la viande moi-même, pour manger !' Tout ça pour vous dire, que les princesses étaient beaucoup plus ... disons ... oisives à l'époque, on faisait tout pour elles alors que nous autres, aujourd'hui, on veut se faire respecter comme les anciennes princesses, et on réussit parfois à le faire, mais on veut aussi travailler, participer à la construction nationale, au développement culturel dans le domaine des arts par exemple.

Il faut dire qu'aujourd'hui le sultanat Bamoun connaît comme le reste du Cameroun le vent de la démocratie. Cela s'est remarqué notamment lors des dernières compétitions électorales pour la commune de Foumban. Comment vivez-vous cette mutation, cette entrée en compétition de partis politiques qui, disons-le, remettent parfois en cause le rôle du sultan en tant que personnalité politique ?

Je dirai que c'est dans l'air du temps mais que ce n'est pas quelque chose de nouveau dans notre histoire; n'oubliez pas que notre dynastie a maintenant six cents ans. Une situation du même genre a eu lieu à l'époque coloniale, lorsque sous Njoya – une fois de plus, nous devons parler de lui – l'administration coloniale est arrivée ici avec un objectif qui n'était autre que de casser le pouvoir royal afin de devenir les seuls maîtres du lieu. Est-ce qu'elle a réussi ? Est-ce que nous avons cédé? Est-ce que nous avons disparu ? Je dis seulement que les gens ont leurs habitudes, et les habitudes ont la peau dure. Et les gens, le peuple d'une manière générale, préfère s'identifier à ce à quoi ils ont l'habitude, à ce qu'ils savent le mieux manipuler, à ce qui traite de leur vie quotidienne en usant du même langage qu'eux. En d'autres termes, le vent de la démocratie est venu, mais ce n'est pas la première fois qu'il souffle ici. Les élections, les partis politiques etc n'ont pas changé les attitudes et il se trouve que le palais est resté égal à lui-même; qu'il s'agisse d'étudiants qui veulent arriver quelque part; qu'il s'agisse des gens qui cherchent du travail; qu'il s'agisse même de certains partis élus dans les mairies ou de partis politiques qui ont des problèmes avec l'administration, ils ne trouvent pas de meilleur interlocuteur, de meilleur démarcheur que sa Majesté le Roi des Bamoun qu'ils reconnaissent toujours comme étant le père de tous les Bamoun. Et lorsque quelqu'un arrive dans la région, il cherche d'abord à voir le palais, le musée du palais et son roi, de sorte que, en ce qui me concerne, rien n'a changé. Prenez les pays européens, prenez le Danemark, prenez la Belgique, prenez l'Angleterre, c'est la même chose. Voilà des pays qui nous ont fait des leçons de démocratie, mais qui, n'empêche, ont toujours des reines et des rois parce que ces reines et ces rois vous permettent de vous identifier à votre culture, ils sont à vous. Une personne qui ne ménage pas sa culture est en train de perdre son identité, de perdre ses racines et en fin de compte de se perdre elle-même.

Quelle est la place de la femme, dans l'administration d'abord du royaume, et ensuite dans la société bamoune aujourd'hui ?

Et bien la femme a une place entière. Je vous dis entière parce chez nous elle n'est pas considérée comme une citoyenne de deuxième classe. Vous avez des reines-mères, des reines, des reines cheftaines, des princesses royales comme moi-même et toutes ces personnes participent aux prises de décisions et influencent le Roi. De plus elles agissent d'une façon ou d'une autre sur les structures qu'elles gouvernent et qui dépendent d'elles. La femme a donc toujours eu son mot à dire dans la direction et le système administratif du Pays Bamoun, cela depuis des centaines d'années, car il s'agit bien d'une situation séculaire. Et puis, suivant la volonté de notre père, on s'est entouré d'adjoints et d'un conseil de la cour. Evidemment, le Roi est encore le seul à décider, mais nous sommes là pour le conseiller.
Et la femme joue un rôle de plus en plus prépondérant dans la société, on lui donne de plus en plus l'occasion d'agir et de ne pas être une simple reproductrice d'enfants, une simple ménagère. Aujourd'hui plus que jamais, nous avons de plus en plus de femmes qui font des affaires à tel point que l'homme est quelquefois relégué au second plan. Cela est dû en partie au fait que le travail que les hommes faisaient avant est fait maintenant par des gens de petite condition et que l'embauche manquant, le taux de chômage augmente sans cesse chez les hommes. Les femmes quant à elles sont davantage habilitées à trouver du travail, créer des emplois ne serait-ce que dans le commerce, par exemple. C'est pour ça qu'on a vu chez nous la naissance d'une vague ... d'une génération de femmes d'affaires qui font du commerce avec l'Europe, qui vont en Arabie Saoudite, à Cotonou, dans tous les pays environnants d'où elles ramènent de la marchandise. Et il arrive qu'elles relèguent au second plan l'homme chef de famille pour devenir de façon tacite la nouvelle cheftaine de famille à qui on devra, n'est-ce pas, demander l'avis avant de décider quoi que ce soit ... Elle a son mot à dire d'autant plus que contrairement à ce qui se passait il y a plusieurs années lorsque l'homme prenait les décisions, puisque c'est lui qui finançait toutes les activités de la famille, de nos jours c'est souvent la femme qui va 'banquer'.

Et au niveau de la scolarisation, que peut-on dire de la scolarisation de la femme dans le Royaume Bamoun ?

Les femmes vont à l'école ! Dans le passé, nous avons eu un problème avec les femmes musulmanes parce que les parents faisaient obstacle à la scolarisation de leurs filles une fois qu'elle avaient atteint l'âge de la puberté. Elles étaient retirées des études pour être mariées. Maintenant les parents sont devenus de plus en plus tolérants et les jeunes filles peuvent, si elles le veulent, poursuivre leurs études aussi longtemps qu'elles le désirent. Donc côté scolarisation, on n'a pas de problème à l'heure actuelle parce que les filles ont compris que leur avenir était dans les études, dans l'éducation et que les parents sont plus tolérants et ne font plus obstacle. Les problèmes qui se posent maintenant sont d'ordre financier. Il faut dépenser beaucoup pour suivre ces études et c'est souvent à cause de ça que les parents vont démissionner. Non pas parce que c'est une femme mais parce qu'ils n'ont pas les moyens de payer. Et ce serait la même chose pour un garçon.

Rabiatou Njoya, le système traditionnel voulait que le peuple nourrisse le souverain, les princes et les princesses. Est-ce qu'aujourd'hui cette réalité reste vivante dans le Bamoun ?

C'était effectivement le cas il y a très longtemps, mais cette coutume a été abolie sous Njoya par une édition spéciale du Nguon qui avait condamné toutes ces pratiques et ce laisser-aller.

Vous mentionnez le Nguon. Pouvez-vous expliquer de quoi il s'agit ?

Le Nguon représente les assises traditionnelles du peuple Bamoun, qui siège tous les ans, ou tous les deux ans, et qui permet au peuple de juger le Roi et la famille royale.

Et dans ces jugements, y a-t-il, comment pourrait-on dire, un procès avec des sentences ou des conclusions ?

Il y a effectivement un procès, le roi est mis à la barre. Toute la famille royale et même le peuple s'interrogent aussi, et il y a des amendes qui sont payées. Dans le temps, on allait même jusqu'à exécuter le roi... maintenant ce serait un peu difficile d'en arriver là ...

Rabiatou Njoya, je vous remercie.


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Editor (jvolet@cyllene.uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Last updated: Friday, 8-Oct-1996.
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