Adieu, Professeur !
Lorsque, encore dans la torpeur du sommeil, je crus entendre prononcer son nom par le journaliste de RFI, mon cœur se crispa. Je demandai machinalement à mon mari la nouvelle que je redoutais, il la confirma. J'eus un sentiment de frustration. Après Cheick Anta Diop, Léopold Sédar Senghor et tant d'autres grands africains, voici que Joseph Ki-Zerbo rejoint le monde des ancêtres. Enième regret pour moi d'avoir eu la chance de les approcher et de n'avoir pas davantage bénéficié de leur culture encyclopédique.
Je ne parlerai pas de l'historien, des voix mieux indiquées l'ont fait et le feront encore. Mon humble témoignage portera sur le personnage. Nos chemins se sont croisés au début des années quatre-vingt, (les dates précises m'échappent, je n'ai pas la mémoire d'un historien). Ce fut à Dakar, au musée d'art Africain de l'institut fondamental d'Afrique Noire (actuel institut Cheick Anta Diop), sis à la place Tascher (actuelle place Soweto).
Monsieur Bodiel Thiam, éminent conservateur du musée m'avait annoncé : « Mariama, Mr. le directeur Amar Samb voudrait installer dans ton bureau un chercheur qui est en exil chez nous. C'est un grand monsieur qui a besoin de calme pour travailler. Il s'agit du professeur Joseph Ki-Zerbo ». Quel honneur pour moi, fraîche émoulue de la Sorbonne nouvelle et de l'Ecole du Louvre, de faire la connaissance de l'historien mondialement connu dont les intellectuels africains se glorifient.
Je m'apprêtais à l'accueillir. Mon immense bureau était un peu glacial et modestement meublé. On y apporta une deuxième table de travail et un deuxième fauteuil. Je collais sur les murs et les colonnes quelques affiches rapportées des musées d'art de Neuchâtel et Zurich. Je brûlais quelques brins d'encens et l'atmosphère devint plus chaleureuse. Le jour venu, je vis entrer un homme de belle allure, grand, costaud, vêtu d'un boubou bleu. Par sa carrure, il me fit penser à Doura Mané, inoubliable AlBoury sur la scène du théâtre national Sorano. L'homme me tendit la main en me regardant droit dans les yeux. Son regard était scrutateur et curieux comme celui d'un médecin. Un petit sourire flottait sur ses lèvres. J'eus l'impression qu'il était prédisposé à l'humour. Mon impression se justifia par la suite. Il fut attentif à toute remarque même anodine de ma part. Sa finesse d'esprit et sa subtilité trouvaient toujours prétexte à sourire ou à rire. Nous avons donc partagé le même bureau plus d'une année mais je ne sentis pas le temps passer. Il réussissait la prouesse d'ouvrir sans bruit la porte du bureau dont la poignée était récalcitrante. Il glissait d'un pas feutré jusqu'à sa table de travail, me saluait doucement d'un murmure et d'un hochement de tête. J'étais souvent plongée dans des livres pour préparer ma thèse de doctorat. Lui aussi se plongeait dans ses documents des heures durant et « les anges passaient » et se prélassaient dans notre silence complice. De temps en temps l'un ou l'autre levait la tête et épiait son voisin du coin de l'œil. Il risquait : « Vous écrivez beaucoup ». J'expliquais : « Il me faut prendre des notes, j'oublie vite.» Et lui de me parler de la mémoire orale de l'Afrique, de la splendeur des civilisations passées, de nos valeurs maîtresses à préserver. L'élève buvait les paroles du maître. Il me confiait aussi comment il avait dû sauver sa vie menacée en fuyant son pays déguisé en femme, si ce n'est en prêtre, je ne sais plus ; comment sa nature de chasseur l'avait sauvé, comment pour le blesser plus profondément que dans sa chair on avait détruit sa bibliothèque constituée d'ouvrages rares et parfois uniques au monde. Je me demandais quelle était cette révolution qui prétendait sauver un peuple en détruisant sa mémoire et en pourchassant ses sages. L'élève se muait en fille et le maître en père, j'évoquais mon père génétique, lui aussi chercheur émérite. En bon historien, le professeur Ki-Zerbo s'informa sur lui et par la suite demanda sa contribution pour son ouvrage « La natte de l'autre ». Il était galant homme et généreux. De retour d'un voyage au Japon, il me rapporta un parfum contenu dans un flacon noir pour mieux en conserver l'essence et un joli petit réveil que je regarderai désormais d'un œil attendri. De passage à Ouagadougou pour le SIAO à la fin des années quatre vingt dix, je rendis visite à celui que j'appelais avec affection Professeur. Il m'accueillit de sa voix douce au débit lent, avec des mots toujours pesés et lourds. Je notai sa santé un peu défaillante mais je le quittai dans l'espoir de le revoir avant longtemps.
Voila que je m'épanche en abusant de votre patience. Je comptais pourtant faire un bref témoignage. Pour me résumer, je dirai que l'homme Ki-Zerbo que j'ai côtoyé au quotidien plus d'une année, m'est apparu discret, d'une politesse exquise, humble, ouvert, passionné, observateur très attentif aussi...Un jour que je lui avais proposé de le conduire en voiture à une rencontre officielle, il me demanda avec une moue taquine : « L'anneau que vous portez à l'orteil, est-ce pour une raison esthétique ou mystique »? Je portais ce jour là un vêtement long et je pensais qu'il ne m'avait pas vu ôter subrepticement mes chaussures avant de prendre le volant. J'avouais que je trébuchais souvent et que l'on m'avait conseillé de porter un bracelet aux chevilles. Ayant délaissé celui que j'ai porté par tradition familiale jusqu'à sept ou huit ans, je l'avais remplacé par un anneau et que ma foi ! Nous en avons ri de bon cœur.
Il m'a plu de terminer ainsi dans la gaieté mon hommage à ce grand monsieur. Je présente mes condoléances à sa famille et je nous exhorte, nous tous intellectuels à profiter des connaissances de nos vieux sages qui nous quittent aussi discrètement qu'ils ont vécu, dans la fraîcheur du petit matin.
Mariama Ndoye Mbengue
Muséologue, Tunis, Tunisie
10 décembre 2006
Editor (jvolet@cyllene.uwa.edu.au)
Created: 24 january 2007
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