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"Je suis une Africaine...j'ai vingt ans"
autobiographie d'une jeune institutrice togolaise

publiée dans l'hebdomadaire Dakar Jeunes, le 12 mars 1942, p.11.

Mis en ligne avec l'aimable autorisation des Archives du Sénégal
et le concours du Département d'Histoire de l'Université Cheikh Anta Diop
Ont collaboré : Pascale Barthélémy, Charles Becker, Pape Momar Diop, Ibrahima Thioub, Jean-Marie Volet

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NOTRE AFRIQUE
« JE SUIS UNE AFRICAINE... J'AI VINGT ANS »

Je suis une jeune Togolaise. Ma famille, fort ancienne, est originaire de la Gold-Coast. Entraîné par un ami, le chef portugais qui faisait la traite des Noirs, à cette époque, l'ancêtre connu de ma famille arriva au Dahomey. Il y prit plusieurs femmes dahoméennes et togolaises et fut père de nombreux enfants.

Mon grand-père, né d'une de ces femmes togolaises, quitta son père et vint demeurer à Anécho. Sa nombreuse famille fut partagée : une partie alla vivre en Gold-Coast, une autre au Dahomey et mon grand-père au Togo. Ce dernier épousa une jeune fille Lauzon que lui offrit le roi Lauzon qui régnait à cette époque. Mon père naquit de ce mariage.

Ma mère, issue de l'immense famille des Edoh, est une Togolaise. Et moi, je vis le jour dans un milieu où l'amour et la paix planaient sur toutes choses. La vie était douce, ouatée, auprès d'une maman calme et tendre. Elle m'appelait « my friend » (mon amie) et me disait de vite grandir pour aller à l'école. Dès ma cinquième année, elle m'y fit conduire. Je me souviens, comme si c'était d'hier, de ma première journée de classe. Ce matin-là, « nanan » (maman) me vêtit d'une robe bleue d'organdi, et me confia à une grande, très grande jeune fille qui fréquentait l'école des Sœurs. Pour la première fois, j'allais quitter « nanan » toute une journée. Je voulais refuser d'aller en classe, mais j'étais déjà fière et susceptible, et je craignais les moqueries.

Je fus d'abord intimidée par la vue des petites filles de mon âge qui me regardaient, intéressées. Je n'osais lever la tête de peur de croiser leurs regards : je pleurais. Les bavardes me pressaient de questions : « Comment t'appelle-t-on ? » « Suis-je ton amie ? ». Mais quelle ne fut ma joie quand je revins à la maison ! L'école me faisait peur. J'avais vu la maîtresse battre mes petites compagnes avec un gros et long bâton. Ma mère ne me battait jamais, elle ! Je continuai à fréquenter l'école.

Dès l'âge de huit ans, papa trouva que j'étais trop choyée dans la famille. Il disait qu'un enfant-roi ne saurait se conduire seul dans la vie. Sa décision fut prise. Il me confierait à une tante avec qui je vivrais 2 ans. Elle était acariâtre et despotique, et me faisait faire des travaux de ménage qui surpassaient mes petites forces. Je tombai malade. Je quittai ma tante avec joie pour revivre avec ma « nanan ». L'année suivante, je devins pensionnaire chez les Sœurs. Mon entrée fut une fête pour mes compagnes et pour moi. Déjà, elles me renseignèrent sur leur vie d'internes. Je sus ce jour que « Mother », la supérieure, avait des rides profondes, qu'elle nasillait et qu'elle marchait, ployée en ! et sans bâton ; que sœur « I » était malicieuse et que sœur « C » était très douce et très tendre.

Je m'habituai rapidement à ma nouvelle vie. A la timidité craintive que j'éprouvais devant ma tante, firent place le naturel et la joie de vivre. Tout le monde m'aimait. La Supérieure faisait des compliments sur mon travail à papa. « Nanan » m'apportait tous les jours des plats qu'elle préparait pour moi. Je fis une bonne première année d'internat et, les vacances venues, je quittai les Sœurs pour vivre, un mois, en famille. « Nanan » pleure de joie comme si je revenais d'un pays lointain. Elle me prit dans ses bras, me posa sur ses genoux comme un enfant : « My friend », nous allons vivre ensemble une fois encore. Aujourd'hui j'ai demandé à Dieu de te protéger, de t'accorder la « lumière et la propreté » du cerveau (traduction fidèle de : intelligence). Tu seras ma petite Européenne, tu seras distinguée comme ta race dans le pays de ton père. Tu réaliseras mon rêve. Mais je ne sais pas si je vivrai longtemps pour te voir grandir. « C'est Dieu seul qui dispose de notre souffle » (Expression indigène). Mais quoi qu'il advienne, tu seras heureuse ! Je t'ai donné le jour pour cela même !

Elle avait tout pressenti. L'année suivante, je devins orpheline de mère. Le deuil fut cruel. Enfin, trois ans s'écoulèrent ; j'obtins mon certificat d'études primaires. Mon père, mes sœurs en furent heureux, flattés. Je faisais leur orgueil ! Un certificat d'études ! Ce n'était pas peu de choses ! Aussi me disais-je qu'un cloître ne convenait point à une « Certifiée » ! Mon unique but ? Découvrir une issue qui me conduirait à Dakar comme l'avait désiré ma « nanan ».

Externe, je fréquentais le cours supérieur chez les Sœurs. Depuis longtemps déjà, je souhaitais entrer à l'école Primaire Supérieure « Ballot » de Porto-Novo dont on parlait tant à Lomé. Et, comme les Sœurs ne voulaient pas me laisser me présenter au concours d'entrée, je fis un coup de tête, réunis mon dossier toute seule, passai le concours et fus admise. Huit jours plus tard, je quittai le Togo, avec d'autres camarades admis, garçons et filles, pour le Dahomey. L'école Victor Ballot comptait alors un effectif de quatre-vingts élèves dont quatorze filles : notre promotion en comptait quarante, dont huit filles. Malgré le dépaysement et les brimades des anciens, je travaillais avec joie et persévérance. Aussi, à la fin de l'année, apportai-je, fière, à papa, mon bulletin de notes qui portait : rang, première ; mention, bien ; note de mérite, 19. Je passai avec succès également mon concours d'entrée à l'école Normale où je rentrai, confiante en l'avenir.

Dès le premier jour, j'aimai cette école ; j'aimai ses murs alors gris, sa cour cimentée et nue et même son triste aspect, qui la firent surnommer « Caserne » par nos camarades de l'école W.-Ponty.

Elle est devenue autrement plus belle aujourd'hui ! Au début, pour toute maîtresse, nous n'avions que Madame la Directrice. Elle se surmenait la pauvre « Nanan-Du-Plaisir », comme la surnommèrent les élèves du Sud ! En effet, elle était notre « nanan » (mère) à nous toutes et elle était complaisante, coquette aussi. Vinrent ensuite d'autres maîtresses aussi dévouées et aussi bonnes les unes que les autres. Nous leur disions qu'elles étaient aimantes, qu'elles méritaient notre confiance et la sympathie de nos parents. -- « Vous êtres des Africaines attachantes, nous répétaient-elles. Demeurez Africaines, mais aimez cette France qui est notre pays et votre Mère lointaine ».

Les études dans une telle ambiance ne peuvent que donner d'heureux résultats ! Nous étions quarante-six jeunes filles qui nous vantions d'être de la première promotion. Nous venions de toutes les colonies. Pour la première fois je me mêlais à des jeunes filles étrangères. Une bonne amitié nous liait déjà toutes. J'observais mes nouvelles compagnes et j'essayais de faire miennes les qualités qu'elles possédaient...

Les cours nous intéressaient, nous buvions la parole des maîtresses. Moi, j'aimais par dessus tout le français, la littérature. Certains auteurs me passionnaient et je m'imprégnais des beaux et nobles sentiments qu'ils exprimaient. L'esprit de curiosité s'accrut en moi ; je voulais savoir encore et encore. L'école me formait, me modelait. J'appris à donner des soins aux malades, à soigner les enfants ; j'appris à orner, à décorer une maison.

Maintenant mes doigts sont habiles ; ils tirent facilement l'aiguille, font de petits dessins décoratifs, arrangent coquettement un intérieur. Les causeries et les discussions morales, durant trois ans, m'ont beaucoup mûrie. J'ai des idées claires et parfois des décisions nettes. Je suis à présent une grande jeune fille de vingt ans ! Bien que je sois sortie, je n'enseigne pas encore. Un poste de confiance dont je veux être et demeurer digne m'est octroyé. Plus tard, j'exercerai mon métier d'institutrice avec amour ; je me dévouerai à mes petites sœurs africaines. Je ne dédaigne pas les bonnes coutumes de mon pays, mais je veux aussi aider la fillette indigène à devenir la femme pleine de dignité. Je désire que nous, les jeunes filles africaines, soyons, un jour, l'âme d'un vrai foyer comme nos sœurs françaises !

Mon mariage ? Mon choix est presque fixé. Mais j'ai vu, autour de moi, tant de ménages malheureux que je ne me hâte pas. Mon cœur a parlé, mais je saurai attendre. Je veux éprouver d'abord les sentiments de celui que je voudrais choisir pour père de mes enfants. Comme toutes mes compagnes normaliennes d'ailleurs, je ne convoite que le vrai foyer où chacun se sacrifie pour les autres.

Cependant, je ne crains pas de prendre contact avec la vie. J'aime la vie. J'accepte même à l'avance les jours sombres. J'ai toujours pensé que ce qui meurt doit renaître. « La vie est une mère, dit un proverbe indigène ; si d'une main elle châtie de l'autre elle caresse ». J'aime la nature belle et calme, la fleur et son parfum, le soleil éblouissant et brûlant de mon Afrique, la nuit sombre ou étoilée, même le cri lugubre du hibou le soir et je suis même indulgente aux sceptiques, à ceux qui critiquent notre école Normale, notre « Maison », sans la connaître et qui pensent qu'éternellement, la femme indigène demeurera impersonnelle, sans dignité, la servante résignée qu'un homme peut prendre ou délaisser suivant son caprice.

Auteure anonyme

Note
Le texte est accompagné d'une seconde photo avec la légende : « Institutrices, infirmières, sages-femmes, les jeunes filles d'Afrique, comme celles de France, trouveront dans le dévouement, la satisfaction d'une aspiration, d'un besoin qui sont proprement ceux de la femme, quelle que soit sa couleur. ».

Coup d'oeil à la page de Dakar Jeunes.


Editor (jeanmarie.volet@uwa.edu.au)
The University of Western Australia/French
Created: 04-Feb-2008.
http://aflit.arts.uwa.edu.au/dakar_jeunes1.html